La « BernhardtMania » ou le rêve de la scène

Et si on parlait de Sarah Bernhardt?

Il serait intéressant de se pencher dessus, déjà parce que cette noble dame fait partie de mon sujet de mémoire mais en plus il s’avère qu’elle est bien plus présente dans notre paysage culturel que nous ne le pensions.

Bon déjà on peut se demander c’est qui « ou plutôt c’est quoi » Sarah Bernhardt ?

Sarah Bernhardt, de son vrai nom Henriette-Marie-Sarah Bernardt, naît à Paris en 1844.  Fille de courtisane, elle découvre très tôt le monde du théâtre alors qu’elle était écolière au couvent de Versailles. Elle décide de passer le concours d’entrée au Conservatoire de Paris à l’âge de 14 ans avec le soutien du Duc de Morny. Ses débuts sur les planches commencent à la Comédie Française à partir de 1862 puis au théâtre de l’Odéon à partir de 1866. Sa véritable renommée débute en 1872 avec l’adaptation de l’œuvre « Ruy Blas » de Victor Hugo, dans laquelle l’actrice, jouant le rôle de la reine d’Espagne, est félicitée par l’auteur même de la pièce. Elle fait des allers-et-retours entre l’Odéon et la Comédie Française pour des raisons salariales, multiplie les scandales qui font parler d’elle, fonde sa propre compagnie vers 1880 ou pose en photo plusieurs fois (dénudée ou en costume). Elle fait des tournées théâtrales en Europe puis aux Etats-Unis (jusqu’au « Far West ») et même en Australie et en Nouvelle-Zélande. Puis elle professe elle-même en tant qu’enseignante en arts dramatiques, assure la direction de quelques théâtres dont le plus connue portait le nom de « théâtre Sarah Bernhardt » qui se nomme aujourd’hui « Théâtre de la ville ». Elle découvre le cinéma et la phonographie pour en user à souhait, continue de jouer malgré la perte de quelques organes et d’une jambe, se fait porter jusqu’au front pour soutenir le moral des troupes et s’éteint en 1923 alors qu’elle travaillait une pièce avec Sacha Guitry.

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Photographie par Nadar en 1864 (source: wikimedia.org)

Pourquoi une telle célébrité?

Il y a plusieurs raisons qui expliquent la célébrité de Madame Bernhardt durant son vivant.

Déjà, en raison du soutien de hautes personnalités comme le duc de Morny, ministre de Napoléon III, Sarah Bernhardt put se faciliter l’accès à beaucoup de portes par le biais de ses relations.

Mais l’une des  particularités de l’actrice est la relation qu’elle établit entre la scène et la mode. Beaucoup d’auteur(e)s comme Mariella Rizzi, la montrent comme l’artiste qui utilise le costume à la fois sur scène, en publique et en privé. Le tout avec soin et originalité. Alors que ces trois milieux sont tous séparés par des barrières (qu’elles soient morales, fonctionnelles, ou autres), la tragédienne est encore aujourd’hui considérée dans l’imaginaire collectif comme la célébrité par excellence qui franchit ces trois barrières grâce à sa conception du costume et de la théâtralisation de soi.

Elle se crée donc un personnage excentrique qu’elle interprète en privé comme en public et multiplie les occasions pour le montrer: Costumes hors-normes, rhétorique travaillée, rythme de vie mondain, révision de textes dans un cercueil et affirmation d’un fort caractère frisant souvent le conflit. C’est aussi à travers ses scandales et les conflits avec les autres acteurs et directeurs de théâtres qu’elle s’institutionnalise, notamment par la presse qui lui fait la publicité pour son personnage. Qu’elle soit bonne ou mauvaise, cette publicité participe à la célébrité de l’actrice. Il est tentant de penser que ces mêmes conflits avec les directions de théâtres de Paris amènent Madame Bernhardt à s’affranchir des institutions d’art dramatique en fondant sa propre troupe et à gérant son propre établissement.

De plus, la figure de Sarah Bernhardt donne à son métier de tragédienne et à sa carrière de star, un côté très libéral. Beaucoup de biographes d’aujourd’hui comme des auteurs contemporains de Madame Bernhardt la décrivent comme étant la figure même de l’artiste. Partie de rien pour grimper les échelons de la réussite sociale à travers son art et son personnage. L’historien  Christophe Charles décrit justement le XIXème siècle comme étant l’affirmation même de l’individu notamment par le biais de certains métiers dont le métier de comédien. La tragédienne hérite également de cette importance accordée au génie individuel tant clamé par les mouvements romantiques. Le choix des rôles de reines, d’impératrices ou de héro(ïne)s au destin tragique très en vogues à l’époque,  accentue cette mythification.

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Sarah Bernhardt, photographié par W & D Downey dans le rôle de Fedora en 1882 (Source: Gallica.bnf.fr)

Au final Madame Bernhardt s’est construite une renommée à travers:

  • La création d’un personnage, costumé, maniéré et théâtralisé
  • La provocation envers la société parisienne qui réagit autour de ce personnage: institutions théâtrales, sphères artistiques, bourgeoises et aristocratiques, presse spécialisée, presse à scandale, photographies
  • l’affirmation par le marché du théâtre : changement de contrats pour des salaires plus onéreux, fondation de troupe, gestion artistique et administratif de théâtres

Lorsque Sarah Bernhardt meurt en 1923, le deuil est présent dans toutes les sphères médiatiques, culturelles et mondaines de Paris et d’ailleurs. Sacha Guitry lui rend même hommage à travers un entretien filmé.

Qu’en gardons-nous comme souvenirs depuis?

Il est vrai qu’aujourd’hui, madame Bernhardt n’a pas la même renommée que durant son vivant. Même si le genre du Drame reste toujours connue dans le monde du Théâtre, de l’Histoire Culturelle française et du Costume. Mais à travers le XXème siècle, il arrive que l’on entend des dialogues qui sont consacrés à la tragédienne. C’est le cas dans des films américains dans lesquels l’actrice est évoquée à travers des contextes différents. L’exemple de ces films pourrait nous donner différentes interprétations sur la façon dont Sarah Bernhardt est vue dans ces films là.

L’un des premiers exemples de film est Débuts à Broadway (1941) de Busby Berkeley,  avec une jeune femme interprétée par Judy Garland qui rêve de percer dans le show-business et interprète différents personnages dramatiques.

Durant une scène d’à peine une minute, elle reprend le rôle de Sarah Bernhardt interprétant le rôle de l’Aiglon d’Edmond Rostand, le tout en costume basé sur celui de l’œuvre originale. A travers cette scène, l’hommage à Sarah Bernhardt dans son rôle de Napoléon II illustre le désir de gloire, de renommée et d’ascension sociale que seule la scène peut permettre à l’époque Hollywood et de Broadway.

Mais il existe d’autres films dont les dialogues font référence à la tragédienne dans des contextes particuliers. C’est le cas par exemple de Chantons sous la pluie de Stanley Donen et de Gene Kelly (1964), où le personnage de Gene Kelly, dans le rôle d’une vedette de cinéma muet, s’extirpe avec sarcasme d’une dispute avec le personnage de Debbie Reynolds.

Il dit à cette dernière:

« Mes hommages Sarah Bernhardt, désormais je dois m’arracher à votre présence. »

Il est intéressant de noter que cette allusion à Sarah Bernhardt est issue d’une dispute au sujet d’une éventuelle supériorité entre le Théâtre et le Cinéma (muet). La figure de la tragédienne apparait dans un débat « d’arts majeurs et d’arts mineurs » et sur la légitimité artistique. La figure de la comédienne de théâtre défendue par Debbie Reynolds est montrée par le personnage de Gene Kelly comme étant rattaché au classicisme  et surtout au snobisme.

ERRATUM : Cette référence au sujet de Sarah Bernhardt n’est présente que dans la version Française du Film. Dans la version originale, Gene Kelly mentionne Ethel Barrymore, une actrice américaine de renom.

Dans le film Sept ans de réflexion de Billy Wilder  (1952), la tragédienne est évoquée par le personnage joué par Marilyn Monroe lors d’un dialogue autour du travail de cette dernière dans la publicité de dentifrice:

« On ne se rend pas bien compte vous savez. Mais chaque fois que je montre mes dents à la télévision, je suis vue par un public plus nombreux que celui que Sarah Bernhardt a pu avoir dans toute sa carrière. […] Je voudrais être assez vieille pour avoir vue Sarah Bernhardt. »

Il serait tentant d’interpréter ce dialogue comme une forme de relève et de voir Marilyn Monroe, la plus célèbre icône du glamour hollywoodien, devenir l’héritière artistique et médiatique de la tragédienne française la plus célèbre de l’Occident. le Cinéma, les photos en tenue dénudée, l’intérêt pour les arts, la création d’un personnage travaillé et soigné, l’éloge de la toilette à travers la publicité, tout cela amène à une plus grande comparaison entre les deux actrices et à les lier par ce dialogue. Dialogue qui pourrait illustrer l’héritage des monstres sacrés et l’évolution de la figure des stars depuis Sarah Bernhardt. Dans cette scène, la plus grande icône du XXème siècle s’adresse à celle du XIXème siècle.

Puis, nous avons Moulin Rouge de Baz Luhrmann (2001), où c’est également au cours d’un dialogue que la tragédienne est évoquée. Dans ce film, Satine le personnage de Nicole Kidman, est une prostituée de luxe du Moulin Rouge qui se cherche un protecteur afin de quitter son milieu d’origine pour se hisser vers le monde du théâtre. Lors d’une conversation avec sa nourrice Marie :

Marie : Avec ce protecteur tu pourrais devenir l’égale de Sarah Bernhardt.

Satine : Oh Marie! Tu crois que je pourrai égaler la grande Sarah Bernhardt? […] Je serai une vraie actrice, une grande actrice et je pourrai m’enfuir d’ici.

À travers ce dialogue, Sarah Bernhardt devient plus que l’image de l’ascension à atteindre, elle devient le symbole d’une émancipation sociale qui donnerait à n’importe qui l’envie de s’extirper de sa condition pour une vie plus digne et plus reconnaissante.  C’est à travers cette discussion et un plan sur des photos de Sarah Bernhardt en représentation que la condition misérable de Satine se fait le plus ressentir et que seul la scène lui donnera l’épanouissement personnelle.

Bien que ces 4 films évoqués nous aient donnés que quelques petits exemples au sujet de Sarah Bernhardt, ils nous parlent quand même de la façon dont cette dernière a marqué les esprits d’Outre-Atlantique. Avec ces 4 extraits, madame Bernhardt est montrée comme étant l’incarnation de l’ascension sociale par la pratique des arts dramatiques, de la noblesse artistique que l’on place au dessus du reste de la société, de l’espoir d’une renommée et d’une condition plus favorable et enfin d’une image d’ancêtre spirituelle à laquelle les artistes des générations suivantes peuvent se rattacher afin de légitimer leur carrière.

À travers ces interprétations, il est tentant de montrer Sarah Bernhardt comme étant l’un des éléments fondateurs du culte des stars mais aussi de la montrer comme la version étoilée et francophone du rêve américain.

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(Source: bdnet.com)

Sources:

Films:

  • Berkeley Bubsy, « Débuts à Broadway« , produit par Metro-Goldwyn-Mayer, 1941
  • Donen Stanley, Kelly Gene « Chantons sous la pluie« , produit par MGM, 1952
  • Luhrmann Baz, « Moulin Rouge« , produit par 20th Century Fox, 2001
  • Wilder Billy « Sept ans de réflexion« , produit par 20th Century Fox, 1955

Sources :

  • Bernhardt Sarah, Herrmann Claudine, « Ma double vie : mémoires de Sarah Bernhardt », Edition Des femmes, Paris 1980
  • Christophe Charle, « Des artistes en bourgeoisie. Acteurs et actrices en Europe occidentale au XIXe siècle », Revue d’histoire du XIXe siècle [En ligne], 34 | 2007, mis en ligne le 01 juillet 2009, consulté le 30 septembre 2016.
  • Gidel Henry, “Gens de théâtre, Biographies, les Deux Guitry, Feydeau, Sarah Bernhardt”, Editions Omnibus, Paris, 2008
  • Phillips Gene, « Some Like It Wilder: The Life and Controversial Films of Billy Wilder« , Éditions The University Press of Kentucky, Lexington, 2010, p. 173
  • Sorba Carlotta, « Jean-Claude Yon, Une histoire du théâtre à Paris. De la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Aubier, 2012, 437 p., ISBN 978-2-7007-0188-3 », Revue d’histoire moderne et contemporaine 2012/4 (n° 59-4), p. 215-217
  • Viala Alain, « Le théâtre en France », Quadrige, Presses Universitaires de France, 2009

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