Le Dandysme est vivant !
Je le dis et je le répète. Il est vivant !

Je pourrai même dire qu’il est aujourd’hui, plus vivant que jamais. Il s’est diversifié et s’applique de plusieurs façons. Et aujourd’hui avec l’explosion des contre-cultures, des contre-modes, de la (re)diffusion des mouvances esthétiques, de nouvelles générations de « dandyfiés » se créent et perpétuent cette idée d’esthétisation rebelle de soi et pour soi.
Mais dans ce cas, comment une personne d’aujourd’hui peut pratiquer le Dandysme ? Quels sont les critères ? Doit-elle porter le chapeau ? La canne ? Avoir lu « Le portrait de Dorian Gray » au moins une fois dans sa vie ? S’être recueilli sur la tombe de Brummell à Caen ? Est-ce que cela nécessite une forme de rite initiatique ? Un Coming Out ? Ou bien se contente-elle de pratiquer de la même façon que son homologue, c’est-à-dire par instinct ?
Et bien on va tenter d’y répondre aujourd’hui. Mais au lieu de nous consacrer à un dandy reconnu et à parler en son nom, on va donner la parole aux gens. Aux personnes qui se sont construite une identité en fonction de leurs pratiques culturelles. À ces personnes qui ont régi leur vie privée et professionnelle en fonction de leur point de vue esthétique. À ces personnes qui, sans le savoir forcément, font du dandysme en faisant de leur propre vie, une œuvre d’art.
Bonjour à toutes et à tous ici Quentin de Cosculture pour votre bon plaisir et aujourd’hui, je vous propose de suivre un entretien réalisé auprès d’une jeune tatoueuse, illustratrice et peintre qui au fur et à mesure, s’est créée un personnage « dandyesque », celui de Viceosa.

Questions :
Présente-toi succinctement stp.
Eh bien bonjour, je suis Brusset Audrey, plus connue sous le pseudonyme de Viceosa. J’ai 24 ans, je suis “artiste” tatoueuse de métier, depuis 4 ans et particulièrement orientée vers l’étrange, le surréalisme sombre et le morbide.
Pourquoi tatoueuse précisément ?
Depuis l’enfance j’ai toujours dessiné et j’ai ressenti très tôt l’envie (voir même le besoin en fait) de poser ma patte de façon indélébile sur les gens. De pouvoir amener quelque chose de plus, poser ma pierre à l’édifice, de créer pour moi et pour les autres.
Peux-tu nous décrire ta patte graphique un peu plus en profondeur ?
Ouh c’est épineux ça. Dans le milieu du tatouage on parlera de Blackwork (comme son nom l’indique, majoritairement du noir). J’ai un style très anguleux, avec beaucoup de pointes et de lignes brisées, des proportions assez particulières, je travaille souvent des personnages assez rachitiques et j’aime rajouter des touches de vert nucléaire (c’est une sorte de marque de fabrique dirons-nous.)
Il y a-t-il eu un moment précis où tu t’es décidée que ça allait être le tatouage ? Si oui comment ça s’est déroulé ?
Alors ça a été vraiment très jeune, comme je disais. Ça a commencé à me travailler… je dirais au tout début du collège. (Et mon père m’ayant toujours dit que j’allais finir dans la création, dans l’art, ça m’a d’autant plus motivée à continuer dans cette voie.) J’ai alors commencé très tôt à me renseigner sur le procédé à suivre pour devenir tatoueuse et j’ai commencé à me mettre à dessiner d’autant plus sérieusement à partir de là. Je n’ai jamais lâché cette idée car c’était vraiment un but loin d’être hors de ma portée et c’était même devenu un but à atteindre. Et quand j’ai eu mon BAC, j’ai tout lâché pour me consacrer à ça.
Ah tiens c’est intéressant. Saurais-tu nous dire ce que tu trouves d’esthétique justement dans ces freak shows ou même dans l’inquiétante étrangeté ? C’est vrai que je t’ai toujours connu manifester un attrait pour la difformité.
Ah c’est épineux ça aussi. J’ai toujours eu une attirance pour la tératologie, les difformités, les différences, les curiosités anatomiques… Pour l’anecdote j’ai vu Elephant Man très tôt un soir à la télévision et je suis tombée amoureuse du personnage de Joseph Merrick sans vraiment comprendre pourquoi. Et mes parents possédaient un énorme Larousse médical illustré de 1928 que ma mère m’a toujours formellement interdit d’ouvrir et qu’elle planquait tout en haut de notre bibliothèque et que j’avais 7/8ans j’ai escaladé la bibliothèque pour l’attraper et à la lettre M, il y avait encore la catégorie Monstre et c’est là que j’ai vu mes premiers cas de difformités, ça a été une révélation.
Tu t’es sentie attirée. Tu y voyais du beau ou était-ce plus un sentiment de sympathie à la Tim Burton ?
J’étais très jeune alors c’est compliqué à dire mais de ce que je me souviens, j’y voyais du beau. J’étais transcendée. Et je pense qu’il y avait aussi une part de sympathie voire d’empathie à l’égard de cet homme qu’on voyait comme une créature avant de le voir comme un homme.
J’étais sûrement aussi révoltée que fascinée
Du coup, est-ce qu’on peut estimer que Viceosa à commencé à naître à ce moment-là, où est-ce venue bien plus tard lors de la création de ta marque artistique ?
Je pense qu’on peut parler de la naissance de Viceosa à ce moment-là en effet. Du moins du concept en lui-même car j’ai commencé à dessiner des créatures à partir de là et c’est à peu près vers mes 10/11 ans que ce pseudonyme est apparu dans ma vie et qu’il ne m’a jamais quitté
Et c’est un peu plus tard qu’il a pris tout son sens. Et il est toujours aussi représentatif aujourd’hui.
D’ailleurs entre parenthèses, comment vois-tu la façon dont le freak est interprété aujourd’hui ? Que ce soit à travers la pop culture, la mentalité que tu penses que les gens en ont de façon générale ou encore le spectacle Fashion Freak Show de Jean-Paul Gaultier ?
J’ai tendance à être une vieille reac’ un poil élitiste, du haut de mes 24 petites années, je dois bien l’avouer. Je suis restée bloquée dans des époques que je n’ai jamais connues. (Je pense notamment à l’œuvre de mon cœur, Freaks (ou la Monstrueuse Parade) de Tod Browning que j’affectionne au-delà du raisonnable (comme la majeure partie des œuvres de Mr. Browning soit dit en passant). Je pense que ce sont sûrement de belles inspirations mais je n’accroche pas particulièrement à tout ça. (Exemple : American Horror Story Freakshow m’a donné un petit coup de nostalgie et s’est laissé regarder mais reste fade et édulcoré à mes yeux. Je ne suis pas très « grand public ». Sans vouloir faire la pompeuse « true underground » il manque quelque chose pour que ça me marque vraiment). Et n’étant pas très proche de l’idée même de la Mode surtout contemporaine, pour ce qui est du Fashion Freak Show de Jean Paul Gaultier, je vais plus être amusée de reconnaître ses références (Josephine Baker par exemple) que dans ses créations même.
Parmi tes références, tu évoques beaucoup la fin du XIXème siècle et son gout pour les freaks, le macabre (avec le Grand Guignol par exemple) mais tu évoques aussi dans tes références le surréalisme et un cinéma très ancré dans les années 20 et 30. Ce sont des références très différentes. Qu’est-ce qui te fait apprécier des époques esthétiques et morales qui ont plus de 20-30 ans d’écart (surtout pour le début du XXème qui connait des changements de mentalité majeurs) ?
Disons que mes influences s’étalent de 1850/1870 avec leurs coutumes (majoritairement les coutumes de deuil) et leur folklore presque prude et bourré d’expérimentations étranges ; jusqu’aux années 1980 pour l’esthétisme kitsch et complètement délirant, qui sent bon le synthé et les épaulettes. Je pense que c’est aussi cette évolution à travers les années qui me fascinent. Autant en termes de mentalité qu’en terme de découverte et d’esthétisme. (Bon. On ne parlera pas de la condition déplorable des femmes, entre autres, durant ces différentes époques, hein. Et ce jusqu’au moins le droit de vote et encore, aujourd’hui cela reste discutable malgré les prises de conscience). J’y trouve un cachet particulier, une beauté manifeste, ça me prend aux tripes.
Viceosa, déjà pourquoi ce pseudo plutôt qu’un autre ? Ensuite, tu revendiques une esthétique hétéroclite et en même temps précise. Est-ce que tu penses que tes goûts, tes documentations, tes loisirs, tes dessins, tes peintures et tes tatouages ont contribué à ta manière d’être ? Que tu as décidé d’être comme ça pour correspondre à Viceosa ? Ou est-ce venue comme ça naturellement ?
Pour Viceosa c’est mon petit secret!
Pour ce qui est du reste, c’est venu plutôt naturellement. Je me suis construite assez seule et ai beaucoup évolué moi-même au fil des années. J’ai connu moult milieux (La culture skinhead, le milieu punk, les raves, la rue, le médiéval, le milieu deathrock… ) qui m’ont amené à voir la vie selon différents points de vue et qui m’ont sûrement influencé inconsciemment à devenir ce que je suis aujourd’hui et qui m’ont fait grandir.
Viceosa est plus une extension de moi-même, une partie intégrante de ma personne que je dissocie difficilement d’Audrey en fait.
Que penses-tu du Dandysme ? Vois-tu chez les dandys une forme de cousinage avec ce qui pourrait se rapprocher de ton identité esthétique ?
Alors le Dandysme. C’est un sujet particulièrement intéressant, compliqué à définir (et malheureusement mal interprété par la plupart je pense, y compris moi, peut-être ?) Pour moi le Dandysme est une esthétisation de soi. Un goût du raffinement particulier, un amour de la belle chose. Mais je pense que c’est aussi très spirituel. Je ne sais pas si on peut à proprement parler de dandysme me concernant car je trouve ce terme aussi très endémique à son époque, bien qu’il apparaisse aussi sous des formes plus « modernes » entre grosses parenthèses. Après, je ne peux nier qu’il y a une recherche de l’esthétisme chez moi et également une appréciation particulière du beau. Même si cela reste très subjectif. Il serait néanmoins prétentieux de ma part d’utiliser moi-même le terme dandy pour me définir. (même si je ne cache pas un certain attrait pour les beaux trois-pièces sur mesure et une angoisse des petites cases mixées d’une androgynie certaine)
Mais si on doit parler de cousinage, alors oui je pense qu’on peut facilement y trouver quelques concordances cependant !
Voilà !
Que m’apprend Viceosa ?
Ces photos toutes prises par l’artiste et son compagnon, illustrent l’importance que Viceosa accorde à son propre « moi » en tant qu’œuvre de création.
Cette œuvre de « soi » s’établit selon un parcours marqué par des rencontres et des événements majeurs, ce qui nous montre qu’un/e dandy, bien qu’étant un ovni errant dans son présent, reste un produit de son époque. Il/elle se constitue tout un patrimoine esthétique qui régit son œil et lui permet d’embellir son présent pour mieux le supporter et le comprendre. Alors que l’actuelle société « des adultes » pousse à l’effacement de soi au profit d’une intégration sociale et professionnelle, écrasant donc l’individu (tout comme le collectif bizarrement), l’artiste « dandyfié » apparaît comme un éternel « adolescent mature ». Il s’échappe du carcan en place et flâne en marge des préoccupations à la mode.
Et Viceosa ne peut être autre que Viceosa.
Mais en dehors d’elle même et ce qui est le plus important, c’est qu’elle crée ! Elle peint à toute berzingue, vivant par ses crayons, ses pinceaux, ses stylets et ses dermographes. Elle fait partie de ces personnes qui n’ont pour obsessions que d’être elles-mêmes et d’exister par leur travail. Questionnant sans cesse son rapport avec son ouvrage, elle tente d’adapter ses techniques à de nouveaux challenges picturaux. Elle adapte son « moi » à sa progression technique.
Elle nous apprend que l’Artiste crée souvent bien plus qu’il n’existe. Alors que le/la dandy fait les deux simultanément. Il est sa propre peinture et en même temps, il nous lègue un patrimoine dans lequel on peut être amené à se perdre pour mieux s’y retrouver.
Merci pour votre lecture, merci à Viceosa pour avoir accepté de faire cet interview et bien à vous.
Pour (re)découvrir les œuvres de Viceosa :
Son compte instagram : https://www.instagram.com/viceosa/
Son compte facebook : https://www.facebook.com/CaptainViceosa/
Si vous aimez la bijouterie et que vous aimez les styles se rapprochant de celui de Viceosa, la page de Lüms 925 devrait vous plaire : https://www.instagram.com/lums925/
Sur le Dandysme :
- BAUDELAIRE C. Le peintre de la vie moderne, 1863, Collections litteratura.com, disponible sur https://savoirs.usherbrooke.ca/
- BARBEY d’AUREVILLY Jules, Du dandysme et de G. Brummell, Caen, 1845, disponible sur https://gallica.bnf.fr/, consulté le 18/04/2020
- BEAUDOIN Laurence, Le Dandysme déchu: Une analyse de la figure dandy dans la correspondance de Charles Baudelaire et celle d’Oscar Wilde, Université de Sherbrooke, 2019 ,disponible sur https://savoirs.usherbrooke.ca/, consulté le 11/04/2020
- (blog) La mesure de l’excellence, Le dandysme par un dandy, entretien avec Massimiliano Mocchia di Coggiola, http://www.lamesure.org/, publié le 28/04/2019, consulté le 20/04/2020
- de BONNEUIL Pierre, Dandysme littéraire, http://www.dandy-magazine.com/, consulté le 20/04/2020
- BOULENGER Jacques, Le chic et les dandys, Éditions High life taylor, Paris, 1909, disponible sur : https://gallica.bnf.fr/, consulté le 19/04/2020
- DOLTO F. Le dandy, solitaire et singulier, suivi de Le dandy, une figure de proue, (entretien avec Patrick Favardin et Laurent Boüexière), Éditions Mercure de France, 1999.
- GINGRAS Delphine, LE DANDYSME BAUDELAIRIEN, UNIVERSITÉ LAVAL, HTTP://REVUEPHARES.COM/, 2018, consulté le 11/04/2020
- GREGOR Isabelle, Dandys, l’impertinence à la boutonnière, https://www.herodote.net/, Mis à jour le 15/04/2020, consulté le 20/04/2020
- MARGERIE G., MARTY O. Dictionnaire du Look, une nouvelle science du jeune, Éditions Robert Laffon, Paris, 2011.
- SCHIFFER D. S. Le Dandysme, La création de soi, Éditions François Bourin, Paris, 2011.
- TEMPLE G. & DARKWOOD V. Le Manifeste Chap, savoir vivre révolutionnaire pour gentleman moderne, Éditions des équateurs, Paris, 2010
- WILDE Oscar, Le portrait de Dorian Gray, Éditions Le livre de poche, Paris, 2001











