La femme dandyfiée illustre-t-elle une évolution du Dandysme ?
Lors du numéro précédent, nous nous sommes interrogés sur l’application du dandysme au féminin avec d’un côté, la réputation de l’homme efféminé et de l’autre la femme androgyne, habillée à la garçonne. Cependant, j’ai insisté à la fin sur le fait que le dandysme n’était pas question de genre ou de sexualité et qu’il s’appliquait en dehors de ces critères-là. Une dandy au féminin selon mon point de vue, n’a pas besoin forcément d’être en frac ou de porter le pantalon pour être ce qu’elle est.
En effet comme je l’ai déjà dit, le dandysme amène à la création d’un nouveau soi esthétisé. Ce nouveau soi s’appliquerait sans se soucier des genres ni forcément de la coupe de l’habit. Une dandy s’exprimerait plus par elle-même, par sa façon d’être, par son « nouveau moi » et par son art. Du coup nous pouvons vite en déduire que beaucoup de personnalités féminines connues pourraient être considérées comme des dandys femmes. Des artistes généralement qui se sont constituées un personnage ainsi qu’une identité esthétique.
Mais alors quelles sont ces fameuses ladies dandys ? Comment pratiquent-elles ? Quelles sont leurs limites ? Se contentent-elles de copier religieusement les gestes et dires des pères fondateurs ? Ou pratiquent-elles un « néo dandysme » ?
Bonjour à toutes et à tous, ici Quentin de Cosculture pour votre bon plaisir et aujourd’hui, je vais vous parler des femmes dandys.

Le Dandy contemporain, une revendication de la Femme ?
Cela fait déjà quelques temps que le sujet de la femme dandy fait couler de l’encre.
Comme on l’a dit certains auteur(e)s comme Bethsabée Krivoshey[1] vont catégoriser de femmes dandys, des intellectuelles et des célébrités à l’attitude désinvolte et au style masculin. En gros, une femme ne serait dandy que si elle décide d’adopter en plus d’un comportement rebelle, un costume ou même une identité vestimentaire d’origine masculine.
Alors que d’autres, comme Daniel Salvatore Schiffer, vont plus expliquer que le dandysme au féminin s’applique de la même manière que le dandysme au masculin. Il argumente en parlant d’artistes au personnage travaillé ainsi que d’autres au destin tragique :
« C’est dire que le Dandysme contemporain évolue, aujourd’hui, vers deux pôles esthétiques que tout apparemment oppose, sans contradiction aucune pourtant, sur le plan existentiel : un par excès (l’élégante excentricité dans l’affirmation, dans l’affirmation de soi, d’un Bowie ou d’une Lady Gaga) et un par retrait (la provocante déchéance, jusqu’à l’annulation de soi d’un Gainsbourg ou d’une Amy Winehouse). » [2]
Les exemples cités montrent qu’au sein du dandysme, les frontières entre le masculin et le féminin sont floues et que l’idée de la Femme Dandy est belle et bien ancrée.
Et bien que le dandysme en lui-même reste méconnu, l’existence de femmes dandys perpétuerait la philosophie dandy d’une manière différente. C’est durant la période contemporaine dés le début du XXème siècle, que le Dandysme se voit évoluer dans un contexte métamorphosant les rapports hommes/femmes et donc les dandys masculins/féminins. À travers ces mêmes contextes, la femme va de moins en moins être assimilée au foyer et ne va plus être seulement une muse mais également une créatrice. La Femme dandyfiée gagnerait son épanouissement personnel et/ou sa médiatisation à travers la pratique de l’Art qu’il soit graphique, musicale, textile, scénique ou encore cinématographique.
Et ces mêmes arts vont nourrir au sein de l’imaginaire collectif une iconographie peuplée de femmes qui se sont plus ou moins dandyfiées pour être celles que nous connaissons. Pour certains cas, l’Art et la Scène vont populariser plusieurs générations de femmes qui par un certain concours de circonstances, vont être des dandys sans le titre ainsi que des artistes confirmées. Des femmes qui en plus de créer de l’Art et de l’Image, se construisent chacune un personnage esthétisé, un nouveau « moi » aussi bien en public qu’en privé. Et ce « moi » se construit de la même manière que l’Individualisme dandy : Le besoin d’exister à contre-courant, la conduite vacillant entre le charme et la provocation, l’esthétisation surpassant la moralisation ou encore la création d’un « look » iconique.
Ainsi abordé de cette façon il y aurait bien plus de gens qui connaîtraient le Dandysme sans le savoir et qui le « pratiqueraient » même. Là où le dandy masculin reste obscur et que seul un public restreint s’intéresse à Gabriele d’Annunzio ou à Don Jaime de Mora, une bien plus grande majorité de personnes connaît encore aujourd’hui des personnages comme Marilyn Monroe.
Mais je vous propose de nous (re) pencher sur des exemples de femmes dandys… évoqués il y a déjà quelques années.


Des exemples et leurs limites
Il y a quelques temps, J’avais parlé des exemples de femmes connues pouvant être considérées comme des dandys. J’avais évoqué George Sand et son identité masculinisée, Chanel et la création de son hexis[3] contribuant à son idée de la Mode ou encore Dita von Teese et sa figure de strip-teaseuse mondaine dont les performances et la tenue glamour ont contribué à la Révolution Rétro.
Je vous propose donc de revenir avec moi sur ces exemples et de nous pencher sur leur Dandysme mais également sur des contre-arguments qui pourraient les remettre en question … car rien n’est jamais sûr et tout peut être (ré)interprété différemment.
George Sand par exemple. Certains écrits lui accordent de l’importance associée à l’habit « baudelairien » et à l’Art. Ce serait également le cas du personnage de Lélia[4] de son roman éponyme que certains auteurs considéreraient comme un avatar de la romancière.[5] Mais d’autres auteurs affirment que la création de son « personnage » androgyne serait plus dû à son besoin de gagner sa vie en tant qu’auteure,[6] en dissimulant son genre et en prenant un pseudonyme masculin. Elle aurait également porté le costume masculin durant sa jeunesse désargentée car les vêtements pour hommes de cette période étaient moins chers que les robes. Robes, qu’elle arborera bien plus tard une fois la prospérité économique et sociale trouvée. La création de son identité relèverait donc plus de la survie économique que de la volonté d’esthétisation de soi.
On accorde également au Dandy, une nature rébellionnaire à travers les exemples déjà cités de Brummell ou de Baudelaire. Cette même nature de rebelle est souvent montrée chez certaines femmes dandys, présentées comme étant l’incarnation symbolique de mouvances telles que la Libération du corps très souvent attribuée à Gabrielle Chanel[7] et dont le personnage est associé à cette mouvance. Il arrive très souvent de tomber sur des récits montrant donc des mouvances se construire autour de personnages dissidents à la volonté inébranlable.
Mais comme pour les dandys masculins à l’image de Brummell, les dandys féminins sont également le fruit d’un contexte qui amène à leur création. La silhouette promue par le personnage de Chanel est en effet le résultat d’une multitude de facteurs montrant l’émancipation discrète mais bouillonnante du corps féminin. Entre la pratique des loisirs tels que les sports féminins de la Belle Époque, les milieux artistiques accordant un nouvel embellissement du corps et l’importance sociale des femmes prouvée durant la Guerre. Le contexte du XXème aurait plus ou moins préparée cette silhouette à la Chanel.
Là où Chanel révèle son dandysme, c’est lorsque elle règle la Mode.[8] Elle devient un membre dissident de la société bourgeoise et dont la culture et l’art, inspirent une nouvelle mouvance. Mais là où son dandysme pourrait être mis en question c’est lorsque sa silhouette, son personnage et sa conception de l’esthétique deviennent des arguments commerciaux afin de faire grandir une entreprise, à savoir la Maison Chanel.
On retrouve la même chose chez Dita von Teese, associée au Dandysme en raison de son personnage artistique. On lui accorde à elle aussi une nature rébellionnaire très dandy car opposée à la Mode conventionnelle et aux normes vestimentaires actuelles. Dita von Teese semble revendiquer une « nouvelle » esthétisation de soi en (re)prenant les critères de beauté des années 20 aux années 50. Une esthétique vintage revisitée, dépouillée de ses mœurs d’origine et montrée comme une alternative en tant que mode de vie. Et cette alternative, Dita von Teese la promeut à travers sa façon d’être autant lors de ses spectacles que dans son quotidien. Ce « dandysme rétro » affirme la volonté de s’opposer aux canons de beauté contemporains en revisitant une esthétique vintage basée sur l’élégance du glamour et la provocation du fétichisme.
Mais de ce « dandysme » Dita aussi, en fait le commerce. Déjà à travers ses performances burlesques mais également à travers ses interventions dans les défilés de Mode ou la vente de ses parfums, de sa marque de maquillage ou encore de son ouvrage qui contient beaucoup de tutos make up.
On pourrait donc supposer que le Dandysme de Dita von Teese s’arrête là où commence la commercialisation du mode de vie qu’elle prône et qui devient une nouvelle norme esthétique parmi tant d’autres. Là où le Dandysme, à travers son application à la XIXème, sépare l’esthétique du commercial, certains « adeptes », masculins comme féminins construisent leur identité, leur philosophie esthétique autour d’une entreprise commerciale et/ou inversement.

Résumons.
Que nous apprend finalement la Femme Dandy ? Déjà que le dandysme n’est pas une philosophie qui se forme mais qui émane d’un besoin de se différencier dans un contexte qui nous y prête. Le dandysme semble être la conséquence de facteurs multiples et peut se composer de courants esthétiques aussi nombreux que différents. Ces mêmes courants accompagnent le/la dandy dans son évolution, y compris dans la société. Être dandy est donc plus libre que l’on ne le croit malgré ses incohérences mais le dandysme se manifeste dans un contexte particulier.
Au final, il existe tellement d’exemples de femmes dandys que cela prendrait bien trop de temps. Ne serait-ce que les exemples que j’ai évoqué dans mon article de 2017, il faudrait bien plus qu’un gros article pour se pencher sur le dandysme de chaque icône et sur ses contradictions. Mais ces quelques exemples et ce résonnement nous amène à constater que le Dandysme a muté comme touts courants de pensée.
L’application du Dandysme au féminin nous fait donc rendre compte que la Philosophie Dandy s’est propagée durant les différentes époques ainsi que les contre-cultures et les contre-modes. Il est possible de trouver des gênes de Dandysme dans la construction identitaire de punks, de lolitas, de pin-up ou d’autres courants courants culturels basés sur la transformation de soi.
Malgré ces paradoxes, les voies du Roi de la Mode sont impénétrables.

Notes de bas de page :
[1] Bethsabée Krivoshey, « Le Dandysme au féminin », Vanity Fair, [en ligne], https://www.vanityfair.fr/, publié le 17/04/2015, consulté le 23/06/2020
[2] SCHIFFER D. S. « Le Dandysme, La création de soi », Éditions François Bourin, Paris, 2011, p. 266
[3] « […] le terme d’hexis tend à recouvrir, au-delà de dispositions durables proprement corporelles, divers signes établis à même le corps ou dans son prolongement immédiat, tels que vêtements ou accessoires vestimentaires, coiffures (coupe, longueur, coloration) ou bien encore absence ou présence de différentes sortes de tatouages, scarifications ou piercings. »
Pascal Durand, « Hexis », Université de Liège, [en ligne], http://ressources-socius.info, consulté le 10/06/2020
[4] « Appuyée contre un cippe de bronze antique, sur les degrés de l’amphithéâtre, Lélia contemplait le bal ; elle avait revêtu un costume caractéristique, mais elle l’avait choisi noble et sombre comme elle ; elle avait le vêtement austère et pourtant recherché, la pâleur, la gravité, le regard profond d’un jeune poète d’autrefois, alors que les temps étaient poétiques et que la poésie n’était pas coudoyée dans la foule. »
George Sand, « Lélia », première parution 1833, Éditions Calmann Lévy, 1881 p.55-56, [en ligne] https://archive.org/, consulté le 27/06/2020
[5] Marcelle Tinayre, « Un portrait de George Sand », Gazette des Beaux-Arts, 580e livraison, 1 octobre 1904, p. 326-327, [en ligne] https://beq.ebooksgratuits.com/, consulté le 27/06/2020
[6] Wikipédia, « George Sand, la Femme scandaleuse », [en ligne] https://fr.wikipedia.org, consulté le 20/06/2020
[7] Inside Chanel, Chapitre 20, Gabrielle ou la liberté, vidéo [en ligne], disponible sur https://inside.chanel.com/, consulté le 14/06/2020
[8] A.− [En Angleterre, au début du xixes.] « Jeune homme appartenant à un groupe de la haute société, qui réglait la mode. »
Dandy, lexicographie, https://www.cnrtl.fr/, consulté le 20/04/2020
Sources :
Sur l’Histoire du XIXe siècle et de la Belle Époque :
- BERSTEIN Serge, MILZA Pierre:
- “Histoire du XIXe siècle”, Éditions Hatier, Paris, 1996
- “Histoire de la France au XXe siècle, 1. 1900-1930”, Éditions Pérrin, 1990
- WINOCK Michel, “La Belle Époque, la France de 1900 à 1914”, Éditions Perrin, Paris, 2003
Sur l’Histoire des genres :
- BARD Christine, “Une histoire politique du pantalon”, Éditions du Seuil, Paris 2010
- CORBIN Alain, COURTINE Jean-Jacques, VIGARELLO Georges (sous la dir.) :
- “Histoire du corps, 2. De la Révolution à la Grande Guerre”, Éditions du Seuil, Paris, 2005
- “Histoire du corps, 3. Les mutations du regard. Le XXe siècle”, Éditions du Seuil, Paris, 2006
- DUBY Georges, Perrot Michelle, “Histoire des femmes en Occident, Tome 4, le XIXe siècle”, Éditions Plon, Paris, 1999
- FRAISSE Geneviève, PERROT Michelle, “Histoire des femmes. Le XIXe siècle », Paris, Plon, 1991 [compte-rendu], Romantisme, pp. 104-112 [en ligne], disponible sur : http://www.persee.fr, modifié le 24/07/2016
- RIPA Yannick, “Les femmes, actrices de l’Histoire, France, 1789-1945”, Éditions Armand Colin, Paris 1999
Sur le Dandysme:
- BAUDELAIRE C. « Le peintre de la vie moderne », 1863, Collections litteratura.com, disponible sur https://savoirs.usherbrooke.ca/
- BARBEY d’AUREVILLY Jules, Du dandysme et de G. Brummell, Caen, 1845, disponible sur https://gallica.bnf.fr/, consulté le 18/04/2020
- BEAUDOIN Laurence, Le Dandysme déchu: Une analyse de la figure dandy dans la correspondance de Charles Baudelaire et celle d’Oscar Wilde, Université de Sherbrooke, 2019 ,disponible sur https://savoirs.usherbrooke.ca/, consulté le 11/04/2020
- (blog) La mesure de l’excellence, Le dandysme par un dandy, entretien avec Massimiliano Mocchia di Coggiola, http://www.lamesure.org/, publié le 28/04/2019, consulté le 20/04/2020
- de BONNEUIL Pierre, Dandysme littéraire, http://www.dandy-magazine.com/, consulté le 20/04/2020
- BOULENGER Jacques, Le chic et les dandys, Éditions High life taylor, Paris, 1909, disponible sur : https://gallica.bnf.fr/, consulté le 19/04/2020
- DOLTO F. Le dandy, solitaire et singulier, suivi de Le dandy, une figure de proue, (entretien avec Patrick Favardin et Laurent Boüexière), Éditions Mercure de France, 1999.
- GINGRAS Delphine, LE DANDYSME BAUDELAIRIEN, UNIVERSITÉ LAVAL, HTTP://REVUEPHARES.COM/, 2018, consulté le 11/04/2020
- GREGOR Isabelle, Dandys, l’impertinence à la boutonnière, https://www.herodote.net/, Mis à jour le 15/04/2020, consulté le 20/04/2020
- MARGERIE G., MARTY O. Dictionnaire du Look, une nouvelle science du jeune, Éditions Robert Laffon, Paris, 2011.
- SCHIFFER D. S. Le Dandysme, La création de soi, Éditions François Bourin, Paris, 2011.
- TEMPLE G. & DARKWOOD V. « Le Manifeste Chap, savoir vivre révolutionnaire pour gentleman moderne », Éditions des équateurs, Paris, 2010
- WILDE Oscar, Le portrait de Dorian Gray, Éditions Le livre de poche, Paris, 2001