Le dandy, essai 6 : Une femme comme un autre.

Le Dandy est-il une femme (aussi) ?

À première vue, on a envie de dire : non.

« Triggered » comme dit le poète.

Hop. Bonne journée.

Plus sérieusement, lorsque l’on vérifie, on se rend bel et bien compte que le mot dandy « ne s’emploie pas au féminin »[1] comme si le mot lui-même était inapplicable à l’autre sexe. Et pourtant, il existe des termes rajoutant un terme féminin au dandy : Dandy femme, Lady dandy, dandie, dandy woman, etc. Il faut donc accoler au mot dandy un autre mot féminin pour adapter le dandysme au dit « sexe charmant. » Mais en dehors de ça, une part de représentation féminine est attribuée au dandy dès son apparition.

Au sein de certains clichés, le dandy représenterait une forme de masculinité dissidente à cheval entre un style vestimentaire masculin et une sophistication dite « féminine ». En parallèle, le paysage culturel actuel est également parsemé de stéréotypes de femmes dites de caractère qui se seraient réappropriées les codes vestimentaires masculins et que l’on distinguerait comme étant des dandys femmes. Du coup les frontières des genres se retrouvent brouillées lorsque l’on parle de « femmes dandys ».

Mais alors comment s’appliquent les règles du Masculin et du Féminin au sujet du Dandy? Comment une philosophie uniquement conçue par des hommes et pour des hommes peut-elle s’appliquer chez les Femmes ? Pourquoi lorsque l’on parle des dandys, on voit persister des clichés au sujet des hommes efféminés d’un côté et de l’autre au sujet des femmes « garçonnes » ?  Le Dandysme serait-il une forme d’androgénisation de soi ?

Salut à tous, ici Quentin de Cosculture pour votre bon plaisir. Aujourd’hui nous allons parler du Dandysme au féminin.

Allez, on va jaser un peu, lol.

Le dandy, un métrosexuel ?

Dans l’imaginaire collectif, on peut donner l’impression que le dandy est, dès ses balbutiements avant l’ère Brummell, un efféminé de nature. Selon D.S. Schiffer, l’origine étymologique du mot dandy pourrait venir en partie du verbe anglais To dandle : se dandiner[2]. L’image du jeune homme à cheval sur sa toilette et soucieux du choix de ses parfums et de ses habits, a longtemps perduré en opposition au virilisme d’un côté mais surtout à la représentation du bourgeois (encore lui) dont le dress-code est bien plus austère.

L’austérité du costume masculin apporte une distinction sexuelle sans précédents. Comme on l’a vu avec l’analyse de Christine Bard, il attribue à l’homme du XIXe siècle une liberté de mouvement, d’action, de distinction et de citoyenneté en opposition à la femme qui reste assignée à la sphère privée avec une garde-robe bien plus fastueuse et inconfortable.[3] Le surplus de toilette est donc imposé à la femme pour que cette dernière puisse représenter le cadre privé au nom du mari, du frère ou du père.

En comparaison, on remarque que le dandy masculin ne se soucie que rarement de la vie publique et accorde bien plus d’importance à son art et à sa individualité, ce qui l’exclue du pouvoir d’action et de la notoriété publique que le bourgeois s’est octroyé. Au final, le dandy du XIXe aurait presque autant de responsabilités que la femme de son époque, c’est-à-dire quasiment rien.

Tout cela donne au dandy, une image d’homme efféminé, dépensier et irresponsable, promouvant « un esthétisme stéréotypé féminin »[4].

Mais la psychiatre Françoise Dolto refuse cette image liant dandy et efféminé. Pour elle, « l’efféminé » [5] est juste un imitateur qui suit les tendances tandis que le Dandy conteste ces tendances quand il ne les créée pas. Un peu plus loin, elle tranche la question sur la nature sexuelle du dandy en affirmant qu’il « est des deux sexes »[6] et qu’il ne se soucierait pas de sa sexualité, ayant bien d’autres choses auxquelles se consacrer.  Ceci peut donc sous-entendre que la pensée Dandy avec toute sa portée philosophique et psychanalytique, peut aussi bien concerner les femmes que les hommes.

« Aixquiouzzzzzmiii princesse. » Link

Mais les femmes dans tout ça ?

Mise à part quelques parenthèses d’actions féministes collectives comme lors de la Commune de Paris de 1871[7], le XIXème siècle, terreau du Dandysme, de la Bourgeoisie et des Luttes, a laissé la femme sur le banc de touche, en marge de la vie publique et politique.

C’est donc principalement sur les plans individuel, vestimentaire et culturel que les femmes vont commencer à s’affirmer.

Se créée alors dans l’imaginaire collectif une galerie de portraits de femmes ayant eu pour principal objectif , la Distinction aux deux sens du terme. C’est-à-dire, se distinguer des autres avec une forme d’état d’esprit esthétique.

Et pour ça, on se rend compte que l’Histoire des deux siècles précédents en est remplie.

On a des auteures telles que George Sand mais également des actrices comme Sarah Bernhardt, puis des couturières telles que Mademoiselle Chanel.  D’ailleurs, ces trois femmes ont un point commun, elles se sont toutes distinguées par le port de l’habit masculin qu’elles ont arboré en corrélation avec une identité créée de toute pièce.

  • George Sand (née Amantine Aurore Lucile Dupin), s’est fait remarquer habillée en redingote, pantalon et haut-de-forme en compagnie d’Alfred de Musset.
  • Sarah Bernhardt (née Sara-Marie-Henriette Bernardt), est célèbre encore aujourd’hui pour avoir jouée des rôles d’hommes notamment celui de Napoléon II dans l’Aiglon, vêtue d’un uniforme autrichien.
  • Et enfin, Coco Chanel (née Gabrielle Chasnel) qui tient sa renommée de l’introduction de vêtements d’hommes tels que la marinière dans le dress-code féminin, apportant donc une androgénisation du vêtement féminin ce qui amènera à la Mode du XXe siècle.

Ainsi, certaines des femmes connues qui ont fait parler d’elles, se sont réapproprié le costume masculin (bourgeois comme populaire) et l’ont revendiqué. On parle quand même d’une époque où si une femme voulait porter un pantalon, elle devait déposer une demande à la Préfecture avec certificat médical à l’appui. Le port du pantalon pour les femmes a longtemps eu la réputation d’entraîner les fausses couches. On peut donc imaginer que le vêtement masculin permettrait à la femme « dandyfiée » de sortir de son rôle de reproductrice afin d’acquérir une nouvelle identité asexuée.

La femme dandy, une androgyne rebelle ?

Cette image de la femme en tenue d’homme a longtemps traversée les clichés des différentes époques. Intellectuelles rebelles, lesbiennes travesties en homme au cabaret Le Monocle, clientes fidèles du tailleur pour dames d’Yves-Saint-Laurent ou encore animatrices d’émissions télés de bon ton à la Ellen DeGeneres. Ces clichés imprimés dans nos mémoires présentent surtout des femmes à fort caractère, toutes vêtues d’une veste tailleur masculine issue du costume « brummellien » c’est-à-dire cintré, aux épaules droites, aux couleurs sobres et à l’encolure ouverte avec un col tailleur.

Et cette image là de la femme en tailleur facilite l’amalgame suivant : femme-dandy = androgyne.

En effet, quand on va sur le net et qu’on y tape juste « dandy femme », on tombe sur beaucoup d’écrits qui mêlent volontiers Dandysme et Androgynie. Certain(e)s auteur(e)s voient le Dandysme comme un moyen pour les femmes de notre époque, d’établir un équilibre entre virilisme et féminité[8]. Ce serait selon ces dernier(e)s, un moyen pour la femme « dandyfiée » d’affirmer une nature émancipatrice sur le plan vestimentaire, intellectuel voir même sexuel.

Un podcast consacré à l’étude de l’évolution du dandysme affirme également que « le Dandysme est bel et bien un mouvement masculin et lorsqu’il est féminin, on parlera d’avantage d’androgynie par exemple. »[9] D’ailleurs un peu plus loin, l’auteure du podcast déclare que les valeurs Dandys sont aujourd’hui incarnées par des figures telles que Bilal Hassani, en liant leur asexualité et la quête de l’esthétique[10].

Le Dandysme, en plus de proposer une féminité émancipatrice, affirmerait une masculinité dissidente. En gros, ce serait une nouvelle identité asexuée qui se distinguerait du code de conduite des femmes et des hommes, dicté par les normes sociales dominantes.

Mais selon mon point de vue, le Dandysme représente bien plus qu’une réflexion sur le genre et la sexualité car rappelons-le, c’est avant tout l’esthétisation de soi à travers la création d’un personnage. Il ne s’est jamais limité à une attribution des genres via le port d’un habit en particulier. Et une femme n’est pas obligée d’enfiler le pantalon, de porter le veston tailleur ou de fumer la cigarette pour être dandy.

Je propose qu’on s’arrête là pour l’instant. La prochaine fois, je vais essayer de démontrer l’application du Dandysme au féminin en reprenant des figures féminines dont le personnage relève du Dandysme.

Merci d’avoir lu jusqu’ici et bien à vous.

– Je suis un homme !
– Et bien, personne n’est parfait.

Notes de bas de page.


[1] DANDY, subst. Masc, Rem. gén. 2.Dandy ne s’emploie pas au fém. Qu’est-ce qu’une lionne…? un de ces dandy femelles qu’on rencontre invariablement où il est de bon ton de se montrer (Augier, Lionnes, 1858, IV, pp. 42-43), disponible sur www.cnrtl.fr, consulté le 15/05/2020

[2] SCHIFFER D. S. « Le Dandysme, La création de soi », Éditions François Bourin, Paris, 2011, p.25

[3] On passe d’un ancien régime vestimentaire à un nouveau régime vestimentaire bourgeois qui suppose pour les hommes un habit uniforme, discret, généralement noir, […] C’est une grande renonciation aux fastes vestimentaires que les hommes connaissaient autant que les femmes à la cour du roi. […] c’est la fin de la compétition esthétique entre hommes tandis que les femmes restent engluées dans cet ancien régime vestimentaire dont elles ne sortent pas, et d’une certaine manière ça peut symboliser leur exclusion de la citoyenneté. 

Christine Bard, « La femme et le pantalon, histoire d’une conquête », Jean-Noël Jeanneney, Concordance des temps, à 00:16:20, publié le 17/11/2012, [en ligne], disponible sur : https://www.franceculture.fr, modifié le 23/05/18

[4] Podcast, « 2. Le plus bel amour de Don Juan – Le dandysme », à 06 : 35, Blog Le Dehors, publié le 15/11/2019, disponible sur https://ledehorsblog.wixsite.com/, consulté le 17/05/2020.

[5] Le public confond, dans un même jugement péjoratif, le dandy et ses imitateurs ratés, ces jeunes gens bien vêtus, peu occupés qui, par leurs familles ou par quelque ami cher, sont entretenues à rester parasites sémillants d’une société dite de plaisir. […] Suivant ou bavant la mode, ils se donnent un genre à défaut de celui de leur sexe que le sens a souvent déserté. Citadins ennuyeux et ennuyés, ils travestissent agréablement leurs personnes fragiles qui, derrière leur façade artificieuse, n’ont d’autres désir que celui du miroir.

Françoise Dolto, « Le dandy, solitaire et singulier, suivi de Le dandy, une figure de proue », (entretien avec Patrick Favardin et Laurent Boüexière), Mercure de France, 1999, p. 17

[6] Ibid. p. 29

[7] Schulkind Eugene W. « Le rôle des femmes dans la Commune de 1871. », In : 1848. Revue des révolutions contemporaines, Tome 42, Numéro 185, février 1950. pp. 15-29. DOI : https://doi.org/10.3406/r1848.1950.1467, www.persee.fr/doc/r1848_0765-0191_1950_num_42_185_1467, consulté le 17/05/2020

[8] La journaliste Alice Pfeiffer, spécialiste des questions de genre, confirme : « La culture androgyne qui a cours à notre époque a remis au jour le dandysme. Entre les stéréotypes de l’homme puissant et de la femme objet, la fille dandy choisit un entre-deux. On assiste à une virilisation du code féminin, au renversement du geste : le rouge à lèvres chez elle devient agressif. »

Katia Pecnik, « La femme est un dandy comme les autres. », Le Nouvel Obs, disponible sur : https://o.nouvelobs.com/, publié le 26/01/2018, consulté le 17/05/2020

[9] Podcast, « 2. Le plus bel amour de Don Juan – Le dandysme », à 07 : 36, Blog Le Dehors, publié le 15/11/2019, disponible sur https://ledehorsblog.wixsite.com/, consulté le 17/05/2020.

[10] Si cette jeunesse représente la communauté LGBTQ+, elle représente aussi une forme d’esthétisme asexuée en accord total avec les valeurs dandys.  Bilal va refuser le costume noir et préfère les ornements traditionnellement associés au genre féminin.

Ibid. à 08 : 38

Sources :

Sur l’Histoire du XIXe siècle et de la Belle Époque :
  • BERSTEIN Serge, MILZA Pierre:
    • “Histoire du XIXe siècle”, Éditions Hatier, Paris, 1996
    • “Histoire de la France au XXe siècle, 1. 1900-1930”, Éditions Pérrin, 1990
  • WINOCK Michel, “La Belle Époque, la France de 1900 à 1914”, Éditions Perrin, Paris, 2003
Sur l’Histoire des genres :
  • BARD Christine, “Une histoire politique du pantalon”, Éditions du Seuil, Paris 2010
  • CORBIN Alain, COURTINE Jean-Jacques, VIGARELLO Georges (sous la dir.) :
    • “Histoire du corps, 2. De la Révolution à la Grande Guerre”, Éditions du Seuil, Paris, 2005
    • “Histoire du corps, 3. Les mutations du regard. Le XXe siècle”, Éditions du Seuil, Paris, 2006
  • DUBY Georges, Perrot Michelle, “Histoire des femmes en Occident, Tome 4, le XIXe siècle”, Éditions Plon, Paris, 1999
  • FRAISSE Geneviève, PERROT Michelle, “Histoire des femmes. Le XIXe siècle », Paris, Plon, 1991 [compte-rendu], Romantisme, pp. 104-112 [en ligne], disponible sur : http://www.persee.fr, modifié le 24/07/2016
  • RIPA Yannick, “Les femmes, actrices de l’Histoire, France, 1789-1945”, Éditions Armand Colin, Paris 1999
Sur le Dandysme:
  • BAUDELAIRE C. « Le peintre de la vie moderne », 1863, Collections litteratura.com, disponible sur https://savoirs.usherbrooke.ca/
  • BARBEY d’AUREVILLY Jules, Du dandysme et de G. Brummell, Caen, 1845, disponible sur https://gallica.bnf.fr/, consulté le 18/04/2020
  • BEAUDOIN Laurence, Le Dandysme déchu: Une analyse de la figure dandy dans la correspondance de Charles Baudelaire et celle d’Oscar Wilde, Université de Sherbrooke, 2019 ,disponible sur https://savoirs.usherbrooke.ca/, consulté le 11/04/2020
  • (blog) La mesure de l’excellence, Le dandysme par un dandy, entretien avec Massimiliano Mocchia di Coggiola, http://www.lamesure.org/, publié le 28/04/2019, consulté le 20/04/2020
  • de BONNEUIL Pierre, Dandysme littéraire, http://www.dandy-magazine.com/, consulté le 20/04/2020
  • BOULENGER Jacques,Le chic et les dandys, Editions High life taylor, Paris, 1909, disponible sur : https://gallica.bnf.fr/, consulté le 19/04/2020
  • DOLTO F. Le dandy, solitaire et singulier, suivi de Le dandy, une figure de proue, (entretien avec Patrick Favardin et Laurent Boüexière), Mercure de France, 1999.
  • GINGRAS Delphine,  LE DANDYSME BAUDELAIRIEN, UNIVERSITÉ LAVAL, HTTP://REVUEPHARES.COM/, 2018, consulté le 11/04/2020
  • GREGOR Isabelle, Dandys, l’impertinence à la boutonnière, https://www.herodote.net/, Mis à jour le 15/04/2020, consulté le 20/04/2020
  • MARGERIE G., MARTY O. Dictionnaire du Look, une nouvelle science du jeune, Editions Robert Laffon, Paris, 2011.
  • SCHIFFER D. S. Le Dandysme, La création de soi, Éditions François Bourin, Paris, 2011.
  • TEMPLE G. & DARKWOOD V. « Le Manifeste Chap, savoir vivre révolutionnaire pour gentleman moderne », éditions des équateurs, Paris, 2010
  • WILDE Oscar, Le portrait de Dorian Gray, éditions Le livre de poche, Paris, 2001

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