Le dandy, essai 2 : L’ancien et le nouvel individualisme

Instagram et le Dandysme, deux cultes du moi ?

Bonjour,

Dernièrement nous avons parlé des Dandys et de l’intérêt qu’ils évoquaient au sein des recherches sur google. Ces dernières nous montrent que le dandy reste minoritaire mais qu’il conserve un public bien réel au fil des décennies. Il serait intéressant de voir comment le mot dandy est interprété à travers un réseau social particulier.

Car il est vrai qu’aujourd’hui les gens vont moins aller taper dans les barres de recherches. Pour accéder aux images, aux vidéos ou aux musiques, il est plus commun de faire usage des applications installées sur notre smartphone, ce qui nous évite bien des détours et des temps de chargement. Et pour notre sujet de recherche, l’application Instagram semble être une approche intéressante.

Salut à tous, c’est Quentin de Cosculture pour votre bon plaisir et aujourd’hui, nous allons étudier la place de l’égo à travers Instagram et le Dandysme

Instagram, le nouvel outil …

Propriété de Facebook, estimé à plus d’1 milliard d’abonnés actifs mensuels, avec une population majoritairement jeune, ce réseau social constitue l’une des plus grandes vitrines pour quiconque souhaitant faire marcher sa visibilité et son réseau. Spécialisé dans le post de photos, de vidéos courtes et de lives en direct, il est l’outil principal des influenceurs, idéal pour faire parler d’une marque, d’une association ou d’un groupe. Mais il peut aussi servir simplement de moyen pour embellir son quotidien aux yeux du monde. de parler de soi et de ses actions.

Avec cette importance accordée à la photo et à ses capacités de retouche, c’est tout un questionnement autour de l’image de soi qui s’impose. Quelle image souhaitons que les autres aient de nous, de nos vacances, de nos tenues ou de nos créations ?

Pour le sociologue français Dominique Caron, ce réseau encourage, je cite :

« L’idée que nous avons des facettes multiples. Il est le support d’une intensification incroyable de ces facettes, et contribue de façon importante à pousser l’individualisme contemporain »

Cardon D. « Image de soi sur le net et les réseaux sociaux« , conférence retranscrite à l’écrit par Marie Guillaumet, publié le 13/03/2016, https://marieguillaumet.com, consulté le 07/04/2020

Cette image de soi doit être façonnée par le regard des autres et des abonnés à grands coups de likes, de commentaires et de partages sur stories. L’instagrameur, s’il souhaite étendre la portée de sa page, doit y consacrer du temps et de l’énergie, doit bien connaître son public afin de viser les meilleurs horaires de publications . Le tout, afin de se constituer une communauté assez solide pour étendre d’avantage une potentielle meilleure image tant souhaitée.

Le travail de « l’image souhaitée », en partie réalisé par la communauté, se complète d’un lien « travaillé » entre l’Instagrameur et ses abonnés via les espaces commentaires et les messages privés. D’un côté, le public est invité à réagir aux publications et de l’autre, l’Instagrameur se doit d’accueillir ces réactions. Ainsi une image de « lien fort » se créée entre les usagers autour des publications. Ce qui fait de l’instagrameur, un Influenceur, une personnalité publique avec une reconnaissance sociale plus élevée que la moyenne (qui se limite généralement au réseau en question). Cet influenceur est considéré comme un modèle à suivre pour la communauté qui accorde d’avantage d’importance à ses dires, ses faits, ses goûts et ses opinions.

Mais cette popularité a un double tranchant ! D’un côté, l’influenceur peut concentrer beaucoup plus de jugements positifs et de sympathies, mais il peut en parallèle attirer autant de jugements négatifs, voir de la haine. L’influenceur doit donc constamment jongler pour tenter de plaire au maximum de gens possible et doit éviter tout « faux pas » esthétiques ou éthiques car sa popularité fait de lui une personnalité « morale ».

Morale qui change constamment selon les communautés, les humeurs et les centres d’intérêt, donc imaginez un peu la difficulté sur 20.


Allégorie de ce que peut entraîner la susceptibilité sur les réseaux sociaux

Comment en sommes-nous arrivés là ? Je propose d’aller creuser un siècle plus tôt.

…successeur de l’Ancien Ego ?

Ce concept propre aux réseaux sociaux, l’écrivain Boris Groys lui donne le nom d’Auto-design. Nom qui sous-entend le fait de se construire une identité visuelle de toute pièces et que l’on pourrait rapprocher de la définition du Dandy selon Baudelaire :

« Le Dandy doit aspirer à être sublime sans interruption ; il doit vivre et dormir devant un miroir. »

Charles BAUDELAIRE, « Mon cœur mis à nu (Deuxième partie des journaux intimes) », éditions Ebooks libres et gratuits, http://elg0001.free.fr, consulté le 07/04/2020, p. 11

C’est vrai que le Dandysme en lui-même s’est toujours assumé d’être une pensée individualiste qui vise au « culte du moi » selon le philosophe Daniel Salvatore Schiffer, connu pour son ouvrage « Le Dandysme, la création de soi ». Dans ce même livre, l’auteur parle de ce « culte du moi » longtemps théorisé par Kant, Baudelaire, Wilde et Foucault. Pour tous ces auteurs, la modernité ainsi que la véritable liberté se basent sur un « travail de soi », sur l’idée que le corps, les pensées, le comportement, les sentiments, les dires et les faits contribuent à faire de l’individu une oeuvre d’art faisant donc du personnage du Dandy un créateur de sa propre personne, ce qui le diffère des autres.

C’est vrai que dans la période qui relie le XIXe au XXe siècle, deux formes de pensées témoignent d’un changement radical en Occident. Déjà « la Mort de Dieu » annoncée par Nietzsche qui témoigne de l’abandon progressive de la morale Chrétienne suite aux Révolutions politiques et industrielles. Et ensuite, on aurait selon l’auteur, une divinisation de l’Homme, présentée par Oscar Wilde à travers l’exemple du personnage de Dorian Gray. En somme, l’homme occidental à travers son pouvoir de création technologique, industriel et artistique, s’est débarrassé progressivement de sa foi chrétienne. Afin de « combler un vide », il aurait cessé d’adorer Dieu pour se consacrer pleinement à lui-même. C’est une pensée qui mêle à la fois l’amoralisme et l’individualisme, le tout à travers une esthétisation de soi.

Cette esthétisation apporte beaucoup d’importance au corps humain que les théoriciens du Dandysme associent avec l’âme ; ce qui devait s’opposer au concept de l’Eglise considérant le corps comme destiné au temporel et au terrestre et l’âme destinée au spirituel et à l’éternel. Oscar Wilde, parmi ses maximes indique que « ceux qui voient la moindre différence entre l’âme et le corps ne possèdent ni l’un ni l’autre« .

Quel Wojtek celui-là alors !

Pour le Dandysme, le corps est un moyen d’expression artistique, une toile sur laquelle on peint constamment. Il est donc automatiquement relié à l’esprit, à l’âme, au spirituel et aux émotions. Le corps devient donc sacré. L’Art pourrait donc être le résultat d’une combinaison entre le corps et l’âme ce qui amènerait à une théâtralisation de soi puisque « l’intérieur » se sert de « l’extérieur » pour s’exprimer.

Selon les travaux de Daniel Salvatore Schiffer (encore lui ^^) le corps passerait donc d’un stade « passif » à un stade « producteur » car le corps acquit durant le XXe siècle un statut de nouveau médium artistique. Le corps devient conscient de lui-même et de son potentiel de production, il s’affirme donc comme un outil de création.

On peut donc rejoindre cette pensée du « corps sacré » théorisée par le dandysme à celle de « l’auto-design » développé autour d’instagram et de sa mise en avant de « l’identité potentielle ».


D’après le film « Le Portrait de Dorian Gray » d’Albert Lewis, réalisé en 1945

On a donc deux formes d’égo, deux formes d’individualisme sacralisant le « moi » et le distinguant du reste. Là où 2000 ans de christianisme dictaient l’amour de Dieu et du prochain, l’Histoire contemporaine en même pas 150 ans, amène à un culte du corps qui devient l’objet de création et de la convoitise. Le corps sacré devient une nouvelle forme de religion. On souhaiterait même désormais exister par l’image de notre corps, en reniant ce qu’on est à la base pour tenter d’avoir un corps plus « abouti », plus « productif », plus « esthétique ». Tout ça, le Dandysme en aurait apporté la théorisation, les réseaux sociaux l’auraient appliqué à échelle industrielle.

Mais ces deux formes d’égo sont-elles réellement compatibles ? L’influenceur serait-il l’héritier du Dandysme ? Le Dandy serait donc devenu un instagrameur parmi des millions d’autres ? Le Dandysme serait-il devenu la cause de l’Individualisme Contemporain et de toute la puissance économique qui en fait le commerce ?

Je vous propose qu’on s’en arrête-là et qu’on essaie d’y répondre une fort prochaine fois.

Merci pour votrre lecture et bien à vous.


Portrait de Charles Baudelaire, d’après Félix Nadar, vers 1855, dessin au crayon réalisé en 2013 par oim

Sources :

Sur les réseaux sociaux :

Sur le Dandysme :

  • DARBONNEAU F. « Savoir vivre ou mourir », adresse: françoisdarbonneau.free.fr, modifié le 22/02/2016 (Premier blog entièrement consacré au Dandysme, il offre en plus d’une bonne introduction, une généalogie des dandys à travers l’histoire.)
  • DOLTO F. « Le dandy, solitaire et singulier, suivi de Le dandy, une figure de proue » (entretien avec Patrick Favardin et Laurent Boüexière), Mercure de France, 1999.
  • MARGERIE G., MARTY O. « Dictionnaire du Look, une nouvelle science du jeune », Editions Robert Laffon, Paris, 2011. (Ouvrage assez drôle se riant gentiment des styles différents, il sert de bonne introduction du (Néo) Dandysme en tant qu’état d’esprit.)
  • SCHIFFER D. S. « Le Dandysme, La création de soi », Éditions François Bourin, Paris, 2011. (Ouvrage ultra précis, il décrit l’évolution du Dandysme à travers des points de vues Philosophique et littéraire. Il s’agit jusqu’à présent, de l’ouvrage le plus complet en la matière)

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