« Est-ce que la Mode existe encore ? »
« Christian Lacroix et Le Grenier – De l’ombre à la lumière », mise en ligne par Aquacaux anim, le 14/11/2016, youtube
Cette question soulevée par le Grand-couturier Christian Lacroix lors de la préparation d’un défilé de mode conçue à partir de vêtements recyclés nous amène à nous intéresser sur le cursus, du parcours et surtout de l’évolution de monsieur Lacroix.

Son chemin :
Né en 1951, Christian Lacroix témoigne avoir passé son enfance en contact avec les beaux habits, plus particulièrement avec ceux de la mouvance Newlook de Christian Dior. Il accomplit ses études en licence de lettres à Montpellier avant de poursuivre en Histoire de l’Art à la Sorbonne puis à l’École du Louvre afin de s’orienter vers le métier de conservateur. Ses études l’amènent à rédiger un mémoire sur la place du costume dans la peinture du XVIIème siècle.
Ça c’était pour le côté théorique du personnage, mais on en retient surtout le côté pratique. Au début des années 70’s, son réseau de fréquentations va de Jean Bouquin, couturier qui l’aura marqué, à Jean-Jacques Picart, un attaché de presse travaillant pour de grandes marques de Haute-couture comme Hermès ou Jean Patou. Il travaille d’ailleurs brièvement chez Hermès avant de devenir le directeur artistique de la maison Jean Patou en 1981. En parallèle, Christian Lacroix dessine les costumes pour des œuvres dramatiques telles que Chantecler de Jean-Luc Tardieu en 1986.
C’est en 1987 que Christian Lacroix décide de lancer sa propre maison de couture avec l’aide de son réseau et organise son 1er défilé de mode la même année. Deux ans plus tard, il lance sa ligne de prêt-à-porter. À travers des investisseurs tels que Bernhard Arnault, la maison Lacroix poursuit le « parcours classique » des maisons de couture françaises comme la diversification des branches qui s’illustre par le lancement du 1er parfum « C’est la vie » en 1990 par exemple ; ou bien par le lancement d’une ligne de Haute-couture pour homme en 2003. Mais cette diversification des spécialités s’étend encore plus à travers la Porcelaine, l’orfèvrerie ou encore la décoration d’intérieur. Le Grand-couturier est d’ailleurs chargé de réaménager la décoration de l’hôtel parisien Le petit Moulin en 2007.

Malgré toute cette production, la Maison Lacroix n’enregistre que trop peu de bénéfices. De plus, la Marque souffre des revers de la Crise Financière de 2008 ce qui contraint Christian Lacroix à stopper ses activités de directeur artistique. La cessation de paiement est déclarée en mars 2009. Bien que Christian Lacroix n’en exerce plus officiellement le métier de Grand-couturier, sa maison de Haute-couture continue de présenter des collections (beaucoup plus réduites que par le passé) avec à sa tête le nouveau directeur artistique Sacha Walckhoff. Aujourd’hui, la maison, sous la propriété des frères Falic, se distingue par ses collections de prêt-à-porter homme-femme, la maroquinerie et la décoration d’intérieur.
Aujourd’hui, Christian Lacroix continue de dessiner des costumes pour la Comédie Française et occupe le poste de président d’honneur du Centre National du Costume de Scène (CNCS) situé à Moulin dans l’Allier.
Sa patte :
Depuis ses débuts dans la Couture, Christian Lacroix confesse avoir une « nostalgie pathologique ». A partir de ses 6-7 ans, il collectionne des vieilles images d’époque et va se constituer tout une bibliothèque de références. Sa culture esthétique s’inspire donc du passé et contribue au fameux retour chronologique des modes. Autre pilier de son bagage artistique, le théâtre. Que ce soit à Montpellier, à Arles, ou à Paris, le Grand-couturier se rend constamment pour assister à des œuvres qui l’inspirent après pour ses dessins. Ces spectacles constituent pour lui une échappatoire et il utilise le dessin pour se réapproprier les costumes qu’il a vu sur scène.
Donc en plus des références historiques dues à son parcours et à ses hobbits, Christian Lacroix se sert du costume pour matérialiser sa propre conception du vêtement (spectaculaire, usage particulier, mise en scène, rôle précis).

Ce modèle issu de la 1ère collection de la Maison en est un exemple parmi d’autres. Le haut et le chapeau s’inspirent des tenues des toréros qui, pour l’artiste, caractérisent la région dont il est issu. Le folklorique, le local, le régional, tous ces composants qui sont rares à trouver dans le monde de la Haute-couture parisienne ont leur place dans les collections de monsieur Lacroix. Le costume régional reste un costume. Quand au bas, il s’agit du distinctif « ballon-pouf », une longue jupe capitonnée et bouffante descendant jusqu’aux pieds, ce qui donne plus un effet « costume de spectacle » plutôt que l’effet ordinaire que devrait donner un modèle destiné à la clientèle habituelle des grandes marques. Le reste de ses tenues se distingue par l’usage des couleurs vives, de broderies et de dentelles accentuant le côté spectaculaire.
Et c’est ça qui va définir la « patte Christian Lacroix », un mélange homogène entre le spectaculaire, le folklorique et le plastique.
Christian Lacroix à travers ce mélange conçoit le vêtement comme un costume et non comme un produit de la Mode. Car pour lui « Quand on habille une cantatrice, quand on habille une danseuse étoile, c’est comme si on habillait une madame un tel ». Donc cette conception de la Haute-couture théâtralisée justifierait le « besoin d’un costume pour vivre uen vie qui n’est pas banale » et qui ne doit servir qu’à une occasion. Le costume est donc la carte d’un rôle que l’on décide d’interpréter.
Cependant, cette conception du costume ne semble pas s’adapter aux exigences du marché de la Haute-couture. D’après des auteurs comme Charlotte Seeling, Christian Lacroix n’a connu que très peu le succès commercial durant ses 22 ans de direction artistique. Si ses créations pour les ballets de Barchnikov ou les corridas de Camargue, connaissaient le succès, cela semble moins être le cas pour ses modèles de Haute-couture, jugés « trop costumes » et « pas assez vestimentaires ». Les chaines de prêt-à-porter et de sportwear connaissent le même accueil mitigé.
Malgré tout cela, Christian Lacroix garde une forte réputation de Grand-couturier et met son travail au service de la scène, dont la Comédie Française où il y dessine les costumes par exemple. Il passerait donc de l’exercice de Grand-couturier à celui de « Grand-costumier ».
L’exemple de sa conception du costume ainsi que son parcours théorique semble se rapprocher de celui des grands-couturiers et costumiers de la fin du XIXème siècle tels que Jacques Doucet ou Paul Poiret, c’est-à-dire un parcours purement théorique, nécessitant une connaissance de l’histoire, de la peinture et des musées, afin de s’orienter vers la Mode. Cette orientation nécessite donc le besoin de travailler au théâtre pour expérimenter des habits beaucoup créatifs.



Bibliographie :
- (Collectif) Centre National du Costume de Scène, « L’art du costume à la Comédie-Française », Éditions Bleu autour, 2011
- GARBIT Philippe, « Christian Lacroix : « Le costume est ce qui me motive depuis l’enfance, bien plus que la mode »», Les Nuits de France Culture, diffusé le 04/12/2016
- PALOMO-LAVINSKI Noël « Les plus grands créateurs de mode, de Coco Chanel à Jean-Paul Gaultier », Edition Eyrolles, Boulogne, 2011
- SAILLARD Olivier & ZAZZO Anne, « Paris Haute Couture » Éditions Skira Flammarion », Paris, 2012
- SEELING Charlotte « MODE, 150 ans d’histoire, Couturiers, Stylistes, Marques», Édition h.p. Hullmann, 2011
- VERDIER Anne, GOETZ Olivier, DOUMERGUE Didier, « Art et usages du costume de scène », Edition Lampsaque, 2007
- VOGUE Paris, « Parcours de Christian Lacroix », publié le 24/11/2015, vogue.fr