La Mode et le Costume: Quelles différences?

Dans mes recherches bibliographiques orientées vers le vêtement, les ouvrages que je trouve se divisent généralement en deux moitiés. Une moitié consacrée à la Mode et l’autre moitié consacrée au Costume. Et lorsqu’on en parle, surtout d’un point de vue historique, on zigzag souvent entre ces deux termes qui veulent pourtant dire deux choses bien distinctes (c’est surtout mon cas^^). Pourquoi les relie-t-on tant ?

A travers cet article, j’essayerai de résumer ce qui définit la Mode du Costume et vice et versa.

Des définitions qui opposent :

  • Mode n.f. (du latin, modus, manière) 1. Manière passagère d’agir, de vivre, de penser, etc., liée à un milieu, à une époque déterminés: La mode des trottinettes. 2. Manière particulière de s’habiller conformément au goût d’une certaine société: Suivre la mode. 3. Industrie de la haute couture, du prêt à porter et de leur accessoires. * A la mode, vêtu suivant le goût du moment: Elle est toujours à la (dernière) mode.

  • Costume n.m. (mot ital. « coutume »). 1. Ensemble des différences pièces d’un habillement: Costume de scène, de cérémonie. 2. Vêtement masculin  comportant un pantalon, un veston et éventuellement un gilet; complet 3. Vêtement typique d’un pays, d’une région ou d’une époque […]  4. Déguisement: Un costume de pirate.

(Source:  Le Petit Larousse illustré 2012, Éditions Larousse, Paris, 2011)

Déjà, je vous propose les deux définitions trouvées dans le dictionnaire. L’origine étymologique du mot « mode » vient du latin modus voulant dire manière, ce qui se traduit donc par « la manière de faire ». Ce mot « modus/manière » se rapproche du sens du mot anglais « fashion » dérivé du mot français « façon ». Cette comparaison, selon le sociologue Frédéric Godart, amène donc la mode à être une manière/façon « de faire quelque chose, et en particulier de s’habiller, de manger, de parler ».  Mais elle peut-être autant une « façon de faire » qu’une « façon d’être ».

Quant au mot « costume », il est originaire non pas du latin mais de l’italien « Coutume ». Oui, pendant longtemps le mot costume définie « la façon de vivre hérité du passé », et une « manière habituelle de se comporter ». C’est un mot qui a mis longtemps avant d’apparaitre dans le vocabulaire français et qui, depuis le XVIIème siècle, a connu plusieurs définitions, la première, qui daterait des années 1640, signifierait une « manière de marquer les différences d’âge, de condition, d’époque des personnages ».

La Mode, un tout:

Ce qui les oppose également, c’est l’image qu’on leur donne. La Mode, c’est ce qui représente un domaine pouvant s’étendre partout et être traduite de différentes manières. Marcel Mauss parle de la Mode comme d’un « fait social total« ; c’est à dire que c’est plus qu’un domaine, c’est un fait qui regroupe toutes les branches, toutes les sciences, tous les individus et toutes les actions qui animent la société: L’Industrie, l’Économie, la Technologie, la Mondialisation, le Quotidien, L’Art, L’Artisanat, La Géographie, l’Ethnologie, la Sexualité, la Sociologie, la Sémiologie, l’Histoire, la Politique, les Mœurs, la Vie Culturelle, la Religion, l’Anthropologie etc.

*Boit un verre d’eau*

Bref, la Mode, bien qu’on la catégorise comme une façon de faire ou une discipline professionnelle aujourd’hui, reste très difficile à classer. Tout le monde ne voit pas la Mode de la même façon. Certains vont plus voir la Mode plus comme une forme d’identité sociale mais d’autres vont plus  la voir comme un secteur industriel.

C’est un peu l’image que nous montrerait le film consacré à Yves-Saint-Laurent (la version de Bertrand Bonello de 2014) où on a d’un côté un Yves-Saint-Laurent qui conçoit la Mode comme un Art à parfaire tous les jours et de l’autre, un Pierre Berger qui conçoit la Mode comme une opération de communication afin de promouvoir un produit auprès d’investisseurs à travers un anglais très « commercialisé ».

Cette sélection d’images nous présente quelques différents exemples de manifestations de la Mode. Nous avons, de gauche à droite et de haut en bas :

  • Le styliste Karl Lagerfeld avec Bernard Arnault, 1ère fortune de France, représentant ainsi l’aspect financière de la Mode à travers les investisseurs et les groupes d’entreprises qui « chaperonnent » les grandes marques.
  • Un atelier de couture éthiopien produisant des vêtements pour une marque Occidentale comme « H&M ». Ceci illustre l’aspect industrielle de la Mode à travers sa Mondialisation, ses exportations et ses délocalisations.
  • Un magasin de type Kiabi illustrant cette « mode mondialisée » par les grandes surfaces, les rayons proposant plusieurs fois le même vêtement, et ses concurrences inter-magasins qui se traduisent par la publicité et les promotions.
  • Un film, Kingsman : The Secret Service, qui montre la Mode véhiculée par d’autres médiums comme le Cinéma et ses vedettes du grand écran, souvent pris pour exemples de l’habillement et du style.
  • L’école ModeEstah, une école de Mode qui insiste sur l’indépendance et l’originalité des futurs créateurs. Cette école montre la Mode comme une forme d’art contemporain, avec un objet à créer et un discours à construire autour de cet objet.
  • Une photo issue d’un livre nommé « Identity » de Catherine Ballet, montrant deux jeunes femmes aux looks urbains très marqués par des codes qui construisent leur identité propre. La Mode de la rue, ou la « Contre-Mode » illustre l’identité culturelle voir contestataire de certaines couches de la Population.

Bref, cette sélection d’images nous démontre qu’il n’y a pas qu’une seule manière d’aborder la Mode, et qu’il n’existe pas qu’une seule « vraie Mode », mais des facteurs différents qui interagissent entre eux, qui communiquent qui et se répondent. Et lorsqu’on parle de LA Mode, c’est assez délicat car on doit prendre en compte tous ses facteurs là. La Mode avec un grand « M » agit comme un réseau, une « toile d’araignée sociale ». Tout y est relié.

Le costume, une identité :

A travers ce que nous avons vu, le costume semble être la conséquence de la Mode, fait Social total. A la différence prête qu’au lieu de représenter une « toile d’araignée », le Costume est la concrétisation de la Mode et prend la forme d’une ensemble de vêtements, faits de textile, de cuir et d’autres matières.

Le costume constitue donc un ensemble d’habits qui a, pour le porteur, un but d’abord fonctionnel: Se couvrir. Nous connaissons tous cet objectif premier de protection bien qu’il soit plus associé au vêtement et non au costume même.

Mais aujourd’hui, il sera question de la signification du costume et non de sa fonction, de ce qui construit les habits en dehors du besoin et de l’environnement géographique.

Le costume, rassemblant des vêtements convenant au tronc, aux bras, aux jambes, aux pieds, aux mains et à la tête, est majoritairement coordonné selon deux critères précis : l’identité et l’appartenance sociale. Car si le costume est connu pour quelque chose, c’est qu’il permet d’identifier une personne selon sa région, son pays, sa période d’existence, sa classe sociale, sa profession, ses loisirs, sa sexualité et même sa religion. Pour l’historien Daniel Roche, dans son ouvrage : Histoire des choses banales, le costume joue le rôle de carte d’identité sociale.

Donc à travers les codes, les mœurs et la symbolique qui se sont imposés au fil du temps dans nos sociétés, le costume s’est retrouvé imprégné de sens différents et apporte une valeur à celle/celui qui le porte en fonction de son environnement social. Cet environnement social hiérarchise le choix des textiles, des couleurs, des matériaux, des silhouettes ou des accessoires selon les différentes tranches de la société et selon les contextes.

Exemples :

  • Arborez un costume de ville deux pièces avec pantalon/jupe à pince, veston tailleur, chemise blanche et souliers en cuir, et vous seriez catégorisé au sein d’une couche sociale-professionnelle propre aux cadres, à la communication, à la finance ou à la direction d’entreprises; Bref, on vous verrait comme un « col blanc ».  Ou bien on pensera que vous vous rendez à une soirée en public où le code vestimentaire réclame d’être habillée de manière  « élégante ».
  • Faites le choix de porter un pantalon de jogging, une paire de baskets, un sweat-shirt et une casquette de Baseball, et là, on vous rangerait plus dans une catégorie de la population urbaine vivant dans les banlieues, arborant une culture du Hip-hop ou du rap. Ou bien, vous allez juste faire un footing car le sport réclame une tenue plus décontractée et plus adaptée aux gestes répétitifs et à l’effort physique avec des matières plus résistantes.

Ces deux exemples montrent un principe de classification du costume selon la classification des populations.

Aujourd’hui le costume en tant qu’objet de distinction prend un tout autre sens. Avec la banalisation, l’évolution du confort de vie et des loisirs, la mondialisation et l’androgynie, le costume semble beaucoup moins distinguer les membres de la société actuelle. Pourtant cette distinction persiste à travers les activités, les loisirs et les professions. Jeanne Martinet à travers son ouvrage « L’analyse sémiologique » publié en 1979, affirme que :

« Il existe encore une véritable classification des tenues qu’il convient de porter selon les activités, les occasions, les circonstances. »

L’essentialisation des individus se construit également sur cette répartition de la société par le vêtement.

L’émission de Hacking Social démontre parfaitement la hiérarchisation de la société contemporaine par le Costume.

Et cet environnement social régit des codes qui se sont établis au fil du temps et qui s’appliquent sur le Costume. L’usage d’un costume se fait selon un contexte précis et évolue avec le temps et les mœurs.

Par exemple, au tout début du XXème siècle, lors de l’essor du sport amateur, il était normal de voir des hommes jouer au tennis en chemise blanche avec un col haut, une cravate, un pantalon à pinces et des souliers en cuir. Aujourd’hui, il parait impensable et ridicule de jouer vêtu de la sorte, car le sport a pris une plus grande place dans notre société et réclame une tenue plus appropriée.

C’est exactement ce qu’explique la vidéaste de « Passé Sauvage », dans sa vidéo consacrée à la valeur du vêtement.

Vous l’aurez donc compris, un costume s’érige et se porte en fonction de son environnement, de la société dans laquelle on vit et de ses codes hérités de plusieurs centaines d’années d’histoire sociale et culturelle.

De drôles de relations :

Le Costume, « carte d’identité sociale » est donc la consécration de la Mode, « fait social total » selon Daniel Roche et Frédéric Godart. Mais bien que ces deux mots constituent l’équivalent d’un rapport entre une cause et une conséquence, (la Mode qui crée le Costume),  c’est deux disciplines connaissent des variantes et une relation plus ambiguë, surtout aujourd’hui.

Bien que la Mode soit montrée ici comme un réseau, elle apparait encore dans notre imaginaire collectif comme la source de toutes nouveautés dans notre quotidien, en termes de vêtements bien-sûre mais ça touche à beaucoup d’autres choses. Nous voyons donc la Mode comme la création de nouvelles « façons de faire » et la destruction de beaucoup d’autres. Mademoiselle Chanel n’a-t-elle pas dit « La Mode, c’est ce qui se démode » ? Pourtant, un exemple précis vient compliquer cette certitude.

IMG_20170824_150456
(Source: Youtube)

S’il y a bien une chose que l’on oppose au costume « à la Mode », c’est le costume folklorique. Celui qui illustre l’identité d’une population issue d’une région très précise du monde. Les raisons sont multiples. Déjà lorsque la majorité des médias s’intéresse à la Mode, il s’agit de la Mode des villes, proposée par la même caste de population. Elle s’inspire quand même un peu de la mode passée (rétro), histoire de créer des tendances, mais ça reste inspiré de la mode citadine. Alors que le costume régional/folklorique, lui, inspire une façon de s’habiller beaucoup trop différente, beaucoup trop « vieillie » ou trop « démodée », même si c’est un costume typique de la région dans laquelle on vit. Et la particularité du costume Folklorique c’est qu’il s’agit d’une création entièrement rurale, c’est -à-dire, qu’il s’est créé en dehors de l’influence des grands pôles de la Mode, et des tenues vestimentaires citadines.

Ce qui montre le costume folklorique comme la construction d’une Mode, ce sont ses codes encore une fois. La communauté rurale dans laquelle un costume folklorique grandit, impose sa « façon de faire » au costume, ce qui en fait un objet de distinction à l’échelle locale (régionale ou autre). Les costumes brodés ont des significations différentes selon les régions du globe. Pour certaines régions, les broderies indiquent le statut social du porteur, sa profession, dans d’autres régions, un costume indique si une femme est mariée ou non. Cette distinction rurale montre certains costumes comme le résultat d’une mixité entre plusieurs cultures ; c’est le cas du costume traditionnel breton, qui est porté pendant les fêtes religieuses et adopte à la fois l’héritage celtique et la foi catholique. D’autres comme le costume Alsacien, utilisent des choix de couleurs et de broderies inspirés à la fois des cultures rurales françaises et allemandes.

C’est un parfait exemple qui prouve que le mot « costume » garde son rôle de synonyme de « Coutume ».

Donc, bien que le costume traditionnel ne soit pas « légitimé » par la « Mode conventionnelle », il reste le produit d’une mode, d’un système de codes établis par une société afin de distinguer les membres d’une communauté. Aujourd’hui le costume traditionnel, tout comme le costume historique ou le costume de théâtre et de cinéma trouve sa place dans la patrimonialisation. Il est muséifié car il raconte le passé d’une région mais est encore porté aujourd’hui afin de manifester l’identité culturelle d’une communauté.

gaia-concept.fr
Festival Inter-celtique de Lorient (Source:gaia-concept.fr)

Conclusion :

Si la Mode et le Costume sont tant liés, c’est qu’ils entretiennent des relations de causes à effets. Même si aujourd’hui, le terme de costume ne s’applique plus dans la vie de tous les jours, juste dans le domaine des sciences humaines, du spectacle vivant ou bien du patrimoine. Aujourd’hui on parlera plus du vêtement et de la Mode.

Le costume évoque quelque chose d’ancien, de solennel ou une autre vie ou une autre époque. Ce n’est pas pour rien que ce terme désigne également les déguisements de carnaval, de soirée à thèmes, de Halloween ou de conventions geeks. Le Costume nous amène à être quelqu’un d’autre et le terme Cosplay le définit bien : Cos pour costume et Play pour jouer.

Malgré tout, il garde sa place dans notre société. C’est d’ailleurs à travers le costume deux pièces pour homme que la société est représentée car il est aujourd’hui considéré comme un habit de pouvoir et de réussite sociale. Ce type de costume est souvent évoqué pour caricaturer les travers de la société occidentale et de son modèle social-économique dominant.

Pour la Mode, c’est à travers un fait qu’une mode se crée. Ce fait part généralement d’un cas isolé et à travers l’ondulation, la répétition et l’imitation, va se répandre au sein du société. Cette société va s’emparer des codes autour de ce nouveau geste/vêtement/costume, ce qui va ensuite créer le phénomène de Mode. Ainsi le phénomène de Mode, une fois légitimé par le reste de la société est médiatisé et considéré soit comme le nouveau « bon gout », soit comme un facteur d’identification important de cette société. Quelque que soit l’échelle d’importance accordée aux codes vestimentaires, ils instaurent « une normalité » à respecter.

Cette « normalité » est constamment affirmée et remise en question, ce qui crée encore aujourd’hui des débats sur l’importance que nous accordons à notre façon de vêtir.

Bibliographie :

  • BALUT Pierre-Yves, « Théorie du vêtement », Editions L’Harmattan, Paris, 2013
  • BARTHES Roland, « Système de la mode », Editions du Seuil, 1967
  • BUTAZZI Grazietta, « La Mode, Art, Histoire & Société », Editions Hachette, Milan, 1983
  • COUSTANS Laura, « Le costume breton de 1850 à nos jours dans le Finistère », archives-finistere.fr
  • GODART Frédéric, « Sociologie de la mode », Editions La Découverte, Paris, 2010
  • GRAU François-Marie, « Que sais-je ?- Histoire du Costume »,  Editions PUF, Paris 2007

2 réflexions au sujet de « La Mode et le Costume: Quelles différences? »

Laisser un commentaire