Bon.
Résumé de l’épisode précédent: cliquez ici pour lire l’article en question. Voilà.
La mise en musée du costume dépend d’un contexte propre au XIXème siècle où la patrimonialisation est très présente dans les sphères intellectuelles. L’étude, le classement et la mise en archives sont des étapes que l’on adapte à toutes les disciplines scientifiques, artistiques et autres. On peut citer les exemples des classements des différentes espèces par Charles Darwin à la reconstitution des armes et des battisses médiévales d’Eugène Viollet-le-Duc.


Le Costume entre évidement en compte dans ce souci de classement. Personnellement, j’ai longtemps pensé que le souci du classement et de la conservation du costume de scène était un souci plus ou moins actuel.
J’ai déjà dit que le vêtement à la base est un objet très compliqué à conserver, c’est encore plus le cas pour le costume de théâtre; déjà à cause de l’usure qui est beaucoup plus importante sur scène (changements fréquents et rapides, mouvements brusques, surexposition à la lumière et à la chaleur, transpiration etc…) Mais c’est surtout par rapport au fait que l’on accorde au costume de scène un caractère éphémère. Un costume de scène n’est utilisé que pendant une très courte période de représentations. Après ce dernier est soit remplacé, soit laissé de côté dans un meuble ou une réserve. Or, les techniques de conservations du costume ne sont apparus que récemment avec les nouvelles technologies de gestion de l’humidité, de la lumière et de la température (je reviendrai plus tard sur les conditions actuelles de préservation des costumes). Le but de la muséification du costume consiste donc à vouloir conserver l’éphémère.
Bonjour à toutes et à tous, ici Quentin de Cosculture pour votre bon plaisir et aujourd’hui, nous allons nous pencher sur la question de la mise en musée du costume à travers deux exemples différents.
Deux institutions tournés vers le patrimoine :
Le 1er exemple en question est le bulletin la Société de l’Histoire du Costume, une association qui voit le jour au printemps 1907 et qui a donné lieu à l’actuel musée de la Mode au Palais Galliera.

Le 2nd est le fameux CNCS dont je vous avais déjà parlé durant l’épisode précédent. J’ai choisi ces deux exemples et de les comparer pour plusieurs raisons:

- Le 1er est une source datant du début du XXème siècle, le 2nd est d’actualité
- Le 1er parle de costume tout court, le 2nd est consacré uniquement au costume de scène
- Le 1er est une source écrite, le 2nd est un musée à part entière
- Le 1er parle d’un projet, le 2nd est la consécration d’un projet
Des échelles différentes pour des projets similaires…
Le bulletin de 1907 résume une assemblée générale officialisant la naissance de la Société de L’Histoire du Costume. Il s’agit en gros d’une association visant à, je cite (Page 15) :
« Créer un enseignement pratique, une série de leçons de choses, comme on dit, et appuyer cet enseignement sur les objets. C’est pourquoi, nous nous occupons de fonder un Musée du Costume, qui enfermera des pièces authentiques ou reconstituées, des patrons, des modèles sur quoi s’étayeront nos démonstrations. »
Donc, en somme, il s’agit d’utiliser le modèle associatif comme outil afin de créer un lieu consistant à étudier et à préserver (ou inversement) le costume. Mais ce projet part également du besoin d’étudier tout ce qui touche au costume. Comme il est écrit, page 16 :
« Tout ce qui se rapporte au vêtement, à la chaussure, à la coiffure, à la parure, à la toilette de l’homme, de la femme, de l’enfant, du civil, du laïc, du clerc, prêtre, du soldat, du magistrat, du plus humble paysan comme du plus puissant seigneur, de l’évêque et de l’enfant de chœur, de la chambrière et de la princesse, de la grisette et de la chanoinesse, du fou de cour au valet de chiens, du postillon au garde du corps, et que sais-je encore?… »
Ce paragraphe témoigne donc du désir d’étudier le costume sous toutes ses formes et quelques soient les domaines ou les couches sociales concernées (même si les exemples cités ci-dessus soient des exemples rattachés surtout à l’époque de l’ancien régime).
Pour le cas du CNCS, ce lieu a pour objectif d' »être entièrement consacrée au patrimoine matériel des théâtres« . Cette initiative nait à partir des années 1990 avec une forte implication des acteurs publics, du ministère de la Culture de Jacques Toubon à la ville de Moulin. Le but, à la base, était de sauvegarder le quartier Villars, une ancienne caserne/écurie datant de l’époque de Louis XIV. Sous l’effet de la politique Culturelle de Jack Lang, le bâtiment en question est classé dans les années 1980 comme monument historique et connait donc une rénovation. C’est à partir de 1994 que l’État propose l’implantation dans ce lieu historique d’un Centre Nationale des Costumes de Scène et de la scénographie. Le projet commence officiellement en 1996.
Donc, les deux exemples sont issus d’une initiative commune: concevoir un lieu entièrement dédié à l’étude et à la conservation du vêtement ainsi qu’à tous les objets annexes. L’étude de l’objet et qui plus est, de l’habit, entre dans le souci de la patrimonialisation dés les années 1900, avec l’outil associatif, mais en devient un souci « d’État » dans les années 1990, avec le ministère de la Culture.
…Mais avec qui ?
Les deux projets de musées du costume se distinguent par les équipes qui les composent, tant administrative que scientifique/artistiques.
Pour la Société de l’Histoire du Costume (je crois qu’on va l’appeler la SHC pour faire plus court), le conseil d’administration est surtout composé d’artistes et d’hommes de lettres. Il serait intéressant de se pencher sur l’ensemble des membres du CA et sur le parcours des portes-paroles en question.

Il est dirigé par Maurice Leloir.

D’abord connu en tant que peintre aquarelliste, Maurice Leloir est célèbre pour ses illustrations des œuvres classiques du théâtres français de Molière à Dumas en passant par Rousseau. Son coup de pinceau est réputé d’une « minutie « archéologique » ». Mais il est également connu pour ses ouvrages de reconstitutions d’Histoire du Costume. C’est donc en tant que peintre et en tant qu’auteur, qu’il va se pencher sur la question du costume.
Il est intéressant d’ailleurs de remarquer que l’ensemble des membres du CA comme des membres fondateurs, est majoritairement constitué de peintres (près de 22 peintres) et de seulement deux couturiers dont Jacques Doucet.

La majorité de peintre et le grand nombre d’homme de lettres et d’auteurs s’expliquent par cette volonté d’étudier tout ce qui parle du costume (page 16)
« Les textes et les images des livres, les gravures, les peintures, les reproductions directs des monuments défigurés. »
Le reste de l’assemblée est composée de conservateurs de musées, de collectionneurs, d’élus, d’éditeurs, de bibliothécaires, d’éditeurs, et même d’un architecte. La société met donc en évidence une certaine diversité parmi ses membres afin de fluidifier la réalisation de leur objectif de musée et de garantir « la sincérité de leurs restitutions ».
Et malgré cette diversité, l’assemblé ne compte à des débuts aucun historien. Pourtant il s’agit bien de la Société d’Histoire du Costume, la maitrise de l’Histoire en tant que science devrait faire partie en somme de cette initiative nous dirions-nous. Surtout pour l’époque où l’Histoire s’est fortement institutionnalisée avec l’École des Méthodistes. L’auteur du bulletin répond à travers ce paragraphe-ci (page 15) :
« Laissant à l’Université, qui saura, par la suite, assimiler nos travaux, le titre de professeur, nous prendrons celui, plus modeste de démonstrateur, comme ces naturistes du Jardin du Roy dont la charge était d’expliquer au public ce qu’étaient les bêtes, les plantes et les pierres conservés dans l’établissement. »
Aux premières heures de la muséification du costume, l’étude universitaire de l’habit est mise de côté par les porte-paroles du costume eux-même, préférant ainsi une autre façon d’enseigner.
Quand est-il du CNCS ?

Étant donné que ce musée fasse partie du secteur public dès sa conception, la majorité des membres du Conseil d’Administration est composé d’élus (dont des élus locaux) avec comme président d’honneur, le Grand-couturier Christian Lacroix.

Le choix de monsieur Lacroix comme président d’honneur n’est pas anodin car bien que ce monsieur soit connu en tant que styliste de 1987 à 2008, le Grand-couturier possède un parcours plutôt diversifié par rapport aux autres stylistes connus d’aujourd’hui. Il commence sa formation en Histoire de l’Art à Montpellier avant d’étudier à l’École du Louvre dans la Conservation. C’est après, dans les années 70-80, qu’il travaille chez Hermès et Jean Patou. Il fonde sa propre maison de couture en 1987 qu’il quitte en 2009 suite à de nombreux problèmes financiers. Aujourd’hui, il dessine les costumes pour les théâtres et les opéras et se définit comme un costumier.
En plus du CA, le CNCS repose ses choix d’études à travers un conseil d’orientation scientifique et culturel (qu’on va appeler le COSC)

La liste en question que l’ensemble du COSC est plus issu des milieux universitaires et muséographiques. La majorité est constitué de conservateurs, de responsables de collections. On compte également des costumiers, des enseignants en histoire de l’art et un scénographe.

La direction est assurée par Delphine Pinasa, une historienne de l’art spécialiste des costumes de scène qui a déjà fait ses preuves en gestion des collections de musées tel que le Victoria & Albert Museum à Londres ou l’Opéra National de Paris.
Ainsi, à travers le COSC mais également les conférences et journées d’études organisées, le CNCS se distingue de la Société de l’Histoire du Costume à travers son choix d’étude universitaire. En assimilant le savoir-faire des musées, des sciences humaines, de la couture et des arts vivants, l’étude du costume du scène devient une spécialisation scientifique à part entière. Ce choix se distingue de la SHC, par cette branche scientifique. On passe d’une association de passionnés souhaitant enseigner le costume comme « une leçon de choses » à un centre (et non pas un musée) réunissant des institutions différentes autour de la question même du costume. D’où la retranscription écrite d’une de leurs colloques internationales intitulée « Le Costume de scène, objet de recherche ».
Conserver pour étudier
Avec ses 8 000 m² de bâtiments et ses 10 000 costumes, sans compter les 20 000 objets et accessoires conservés, le CNCS illustre le parfait exemple de conservation des habits.
Un espace de 1 730 m² est aménagé selon les normes de conservation qui exigent une température ne devant pas dépasser les 18°c et un taux d’humidité de 55%. Un système de filtres protège également les costumes de la poussière et des insectes.
Lorsqu’un costume fait son entrée au CNCS, il est d’abord soumis à une opération qui consiste à l’enfermer pendant plusieurs jours dans un espace étanche vidé de tout oxygène tuant toutes formes d’organismes nuisibles au textile.
Les costumes sont rangés (soit pendus, soit à plat dans des tiroirs selon leur fragilité) dans de hautes armoires sur rails appelées compactus. Ce système de rangement propre aux musées contemporains permet de conserver les costumes muséaux de manière hermétique.
La conservation des costumes se repose également sur un classement à travers l’établissement d’un dossier pour chaque pièce. Ce dossier comporte une description du costume : le nom du personnage, le spectacle où il fut porté, le nom de l’artiste qui l’a porté, l’équipe de création et l’atelier, la composition textile, l’état sanitaire, l’état actuel de conservation, etc, etc. Ce procédé est grandement facilité si on a affaire a des costumes qui possèdent sur leur envers des étiquettes, cousues, brodées, ou imprimés sur le tissus. Ces étiquettes donnent les informations élémentaires sur le costume en question.
Entre parenthèses, l’étude de l’envers des costumes (donc de ce qu’il y a à l’intérieur), permet de se se faire une meilleure idée du costume en question. Par exemple, si le costume a reçu des réparations, si le tissu de doublure est plus récent que le tissu de l’endroit et ainsi de suite.

Au service de la Pédagogie
Bon bien sûr qui dit musée dit également exposition. L’essence même d’un musée réside dans l’intérêt de s’adresser à un public aussi large que possible.
Pour le cas du CNCS, c’est près de 80 000 visiteurs par an, dont près de 15% venus de la région Parisienne.
Évidemment, en raison de la richesse et de la diversité des collections, le musée attire du monde. La réserve, le centre de documentation et les conférences organisées attirent beaucoup de spécialistes de toutes disciplines. Le CNCS œuvre également afin d’attirer l’attention des jeunes publics. Cela se traduit par de nombreux activités et ateliers pédagogiques comme des cours de théâtres pour les plus jeunes, des journées à thèmes. Ainsi, toutes les tranches d’âges et tous les niveaux éducatifs retrouvent leurs repères au sein de cet optique pédagogiques. Il est en de même pour le Palais Galliera qui propose des ateliers mode pour les enfants, ainsi que des actions culturelles. Afin de mieux transmettre le souci du costume, on sort parfois de l’objet même pour toucher d’autres publics.
Mais bien-sûr que serait un musée du costume sans sa scénographie d’exposition?
La scénographie est un corps de métier artistique qui s’occupe de la décoration d’un lieux consacré à l’art (théâtre, opéra, musée etc…). Et pour le cas du CNCS, l’usage de la scénographie est indispensable afin d’aménager l’espace et le parcours du musée. Ce qui n’est pas chose aisé, car contrairement à la plupart des objets muséaux, le costume de scène n’est pas prévu pour être exposé de la sorte. Il est à la base, prévu pour être vu de loin, porté par un artiste en mouvement sur scène, et non par un mannequin, derrière une vitrine, à 1 mètre d’un visiteur.
Le musée doit donc utiliser des mannequins dont les mesures doivent être les plus proches possibles de celles des artistes qui ont portés les costumes en question. Ainsi, une fois rénovés et présentés sur mannequins, la disposition des costumes est confiée aux commissaires d’expositions qui se chargent des expositions temporaires. La fragilité des costumes exposés ainsi que la programmation de collections amènent donc le COSC à limiter largement le nombre d’expositions permanentes. La scénographie du CNCS se base sur l’origine des costumes exposés et sur leur contexte. Ils sont triés par thème, par œuvre, par artiste et par époque. Le travail du lieu d’exposition doit donc s’inspirer de l’univers théâtrale. Pour certains cas, des illustrations et des documents audiovisuels sont placés à côtés des costumes afin de montrer aux visiteurs les objets du temps de leur « carrière », c’est à dire en mouvement et sur scène.
Ce travail de scénographie accomplit la mission pédagogique propres à tous musées.

Conclusion :
Il y a encore beaucoup de choses à dire sur la muséification du costume et j’ai à peine effleuré la surface du sujet. J’ai beaucoup parlé de l’exemple du CNCS car j’ai beaucoup plus de familiarité avec ce lieu, l’ayant déjà visité, et possédant une bonne petite collections de livres à son sujet. J’aurai pu plus parler du cas du Palais Galliera ainsi j’aurai pu proposer une explication linéaire sur l’évolution entre le bulletin de la Société de l’Histoire du Costume et sur le cas du musée d’aujourd’hui.
Cependant, il me semblait important de parler du cas du costume de scène qui présente aujourd’hui des particularités différentes au costume tout court. La temporalité, le caractère éphémère, la fonction, les techniques de fabrications, et les personnalités qui ont rendus ces costume célèbre et vice et versa. Il est important de se pencher un organisme souhaitant muséifier le costume afin de mieux reconstituer les traces de notre passé et du quotidien qui y régnait. Mais il est également important de conserver le costume de scène, car ce dernier fut conçu pour une œuvre artistique destinée à raconter une histoire et à refléter la société dans laquelle le costume a vu le jour.
La muséification du costume scénique pose donc un dilemme paradoxale sur notre volonté de conserver notre patrimoine sur toutes ses formes et nous fait poser plusieurs questions ? Quelle est la durée de vie d’un costume muséale ? Combien de temps pourront vivre encore des costumes comme la robe portée par Sarah Bernhardt dans la pièce Ruy Blas ? Ce concept de la muséification du costume a-t-il un temps limité, en raison du fort usage de textile d’origine pétro-chimique pour les costumes contemporains, donnant donc à ces derniers une espérance de vie beaucoup plus amoindrie ?
Bref.
Muséifier l’habit permet de nous faire rendre compte de l’importance du vêtement dans notre société. Bien que l’habit soit déjà pris en considération par des historiens, des sémiologues, des conservateurs, des sociologues et des artistes, il reste encore aujourd’hui rattaché au monde de la Mode, des défilés, des magazines, du prêt-à-porter, et des défilés de Haute-couture destinés à un public plus restreint. Cette étude du costume par le biais de l’éducation et des musées, nous amène à continuer de nous intéresser à l’habit malgré le fait qu’il ait perdu sa fonction première. Le vêtement, bien qu’il ne soit plus porté continue d’être regardé, ce qui lui permet d’exister encore.
Bibliographie (oui c’est la même) :
- (Collectif) DOUMERGUE Didier, VERDIER Anne « Le costume de scène, objet de recherche », Lampsaque, 2014
- (Collectif) VERDIER Anne, ROCHE Daniel, GOETZ Olivier, « Art et Usages du costume de scène », Lampsaque, 2007
- (Collectif du CNCS) « L’art du costume à la Comédie Française », centre national du costume de scène, Éditions Bleu autour , Paris; 2011
- FAUQUE Claude, « Costumes de scène, à travers les collections du CNCS », centre national du costume de scène, Éditions de la Martinière, Paris, 2011